L’idée de mesurer la capacité d’une civilisation à exploiter l’énergie, telle que proposée par l’échelle de Kardashev, offre une perspective inspirante pour le domaine documentaire.
L’échelle dont il est ici question est une méthode conceptuelle, imaginée par l’astronome Nikolaï Kardashev en 1964. Elle permet de mesurer le niveau de développement technologique d’une civilisation en fonction de sa capacité à exploiter l’énergie disponible. Concrètement, cette échelle classe les civilisations en trois grands types : une civilisation de Type I maîtrise l’énergie de sa planète, transformant toutes les ressources naturelles en énergie utile pour son développement ; une civilisation de Type II s’étend au-delà de sa planète en exploitant l’énergie de son étoile, par exemple à l’aide d’infrastructures gigantesques comme une sphère de Dyson ; et enfin, une civilisation de Type III contrôle l’énergie d’une galaxie entière, utilisant les forces cosmiques à une échelle inouïe. Cette approche futuristique, à la fois simple et fascinante, offre une perspective sur les possibles trajectoires d’évolution de la société humaine, en posant la question de l’avenir de notre civilisation et des limites que nous pourrions un jour atteindre. Mais, dans ce tout petit point de galaxie Web qui me sert d’exutoire narrationnel, nous sommes loin de ces considérations cosmopolitiques ou cosmotechnologiques, nous limitant à la modeste sphère professionnelle qui nous concerne
Nous ne cherchons donc pas ici à quantifier l’énergie, mais à évaluer la transformation numérique et l’interconnexion des services d’information documentaires, qu’il s’agisse de bibliothèques, d’archives, de centres de documentation ou même de musées. Un choix de focalisation sur la digitalisation qui s’explique par le destin incontournable qui caractérise dorénavant toute activité professionnelle, dont celle de notre écosystème documentaire, dépendant crescendo de la technologie physique et logicielle. Le modèle ambitionné se décline en trois niveaux comme pour Kardashev : une institution en émergence numérique, une interconnectée et, en ultime stade, un écosystème global du savoir.
Pour rendre cette évaluation aussi rigoureuse que possible, nous nous appuyons sur des variables définies avec des indicateurs objectifs et quantitatifs. Chaque variable est précisément définie et accompagnée d’exemples concrets pour mieux illustrer sa portée. Ainsi, au lieu de se contenter de jugements subjectifs, l’évaluation repose sur des données mesurables issues d’audits, de statistiques et de benchmarks sectoriels.
Prenons d’abord l’infrastructure numérique. Ce critère ne se résume pas à dire qu’un système est « performant » ou non ; il s’agit d’analyser concrètement la capacité de stockage, la puissance des serveurs et la qualité des outils informatiques. Par exemple, une bibliothèque nationale qui utilise une solution cloud pour héberger des millions de documents et qui dispose de temps de réponse mesurés régulièrement via des audits de performance démontre une infrastructure robuste. Des indicateurs comme le taux de disponibilité du service et les temps de latence mesurés sur plusieurs mois offrent un cadre objectif pour noter cet aspect.
L’interopérabilité est également essentielle dans notre modèle. Elle reflète la capacité d’une institution à échanger des données avec d’autres entités grâce à l’utilisation de standards internationaux et d’API performantes. Concrètement, une institution archivistique qui respecte le standard Dublin Core pour ses métadonnées et qui propose des API facilitant l’intégration de ses données dans des plateformes collaboratives est mieux notée. Par exemple, si 90 % des interfaces API d’une institution sont conformes aux exigences techniques établies, cela témoigne d’un haut degré d’interopérabilité. Des audits techniques réguliers et le suivi du nombre de partenariats actifs apportent ainsi une base chiffrée à cette évaluation.
L’innovation est le moteur de la transformation numérique. Elle se mesure à travers l’adoption de nouvelles technologies et le développement d’outils inventifs. Une institution qui lance régulièrement des projets digitaux, comme des applications mobiles de médiation culturelle ou des expositions en réalité augmentée, démontre un fort engagement dans l’innovation. Par exemple, le lancement de projets collaboratifs avec des startups technologiques ou l’intégration d’outils de Machine Learning (apprentissage automatique) pour la recommandation de documents sont des indicateurs mesurables. Le nombre de projets créatifs réalisés et le retour d’expérience des usagers, souvent quantifiés par des enquêtes internes, constituent des preuves tangibles d’une telle dynamique.
L’accessibilité concerne la facilité avec laquelle le public peut accéder aux ressources. Ce critère ne se limite pas à l’existence d’un site web ; il prend en compte des mesures objectives telles que le temps moyen de chargement des pages, le nombre d’usagers actifs et la clarté des interfaces. Par exemple, une plateforme qui affiche des pages en moins de deux secondes et qui offre une navigation intuitive, évaluée par des tests utilisateurs, se distingue positivement (à ce propos, je reste toujours en admiration devant la rapidité d’exécution d’une recherche avec InvenioRDM. Des indicateurs tels que le taux de rebond ou le nombre moyen de pages vues par visite fournissent des données concrètes pour noter ce critère.
La gestion du patrimoine et la préservation des collections sont essentielles pour toute structure documentaire. Au lieu de dire simplement qu’une collection est bien conservée, nous nous appuyons sur des indicateurs comme le taux de numérisation, la fréquence des mises à jour et la réalisation d’diagnostics spécifiques sur la conservation. Par exemple, une bibliothèque ayant numérisé au moins 80 % de ses documents anciens et mettant à jour régulièrement ses bases de données montre une gestion efficace du patrimoine. Ces chiffres, corroborés par des audits de préservation, permettent d’objectiver ce critère.
Enfin, la gouvernance et les partenariats évaluent l’efficacité de la stratégie institutionnelle et la qualité des collaborations. Ici, des données telles que le nombre de collaborations formelles, les résultats d’analyses de performance institutionnelle ou les rapports d’activité viennent étayer l’évaluation. Par exemple, un établissement documentaire de type académique qui collabore avec plusieurs universités et centres de recherche et qui publie annuellement des rapports de performance détaillés démontre une gouvernance dynamique et un impact réel sur son secteur.
L’ensemble de ces variables se traduit par un indice composite, exprimé en pourcentage.
Un score inférieur à 50 % indique qu’une institution est encore en phase d’émergence, ce que nous désignons par le Type I – l’Institution locale numérique. Ce type représente les établissements qui amorcent leur transformation numérique sur un plan local. Concrètement, ils disposent d’un système numérique de base, tel qu’un catalogue en ligne et quelques processus de numérisation, mais restent encore largement isolés et reposent souvent sur des méthodes traditionnelles. Pour un professionnel de la documentation, cela signifie travailler avec des infrastructures qui nécessitent une modernisation progressive, avec des données parfois fragmentées et des systèmes hérités, mais offrant en même temps de nombreuses opportunités d’innovation pour améliorer l’efficacité et l’accessibilité des ressources.
Un score situé entre 50 % et 80 % reflète une bonne intégration des outils numériques et une interconnexion appréciable, typique du Type II – l’Institution interconnectée. Les institutions de ce « Type II » ont franchi une étape importante en intégrant des technologies numériques avancées et en s’inscrivant dans des réseaux régionaux ou nationaux. Elles bénéficient d’une infrastructure robuste, d’outils collaboratifs et d’une interopérabilité accrue grâce à l’adoption de standards internationaux et d’API. Pour nous professionnels de la documentation, cette réalité se traduit par une meilleure fluidité dans l’échange d’informations, la mutualisation des ressources et une gestion optimisée des collections dont l’accès se trouve beaucoup plus extensible par le jeu de l’interopérabilité collaborative. Les indicateurs objectifs tels que le taux de numérisation, le respect des normes et le nombre de partenariats formels sont ainsi des repères concrets permettant de mesurer cette intégration.
Enfin, un score supérieur à 80 % témoigne d’une institution qui s’inscrit dans un réseau global du savoir, correspondant au Type III – l’Écosystème global du savoir. Ce niveau représente l’apogée de la transformation numérique, où les institutions documentaires ne fonctionnent plus de manière isolée, mais sont intégrées dans un réseau mondial interconnecté. Elles exploitent des technologies de pointe ; notamment liées au concept de quatrième de révolution industrielle (4IR) – intelligence artificielle, big data, blockchain ; etc. – pour offrir des services en temps réel, collaborer de manière transfrontalière et garantir une préservation pérenne du patrimoine. Pour nous acteurs documentaires, travailler dans un tel environnement signifie accéder à des flux d’information globaux, participer à des projets collaboratifs innovants et contribuer à la création d’un savoir partagé et enrichi, une documentation augmentée, transformant ainsi radicalement l’expérience utilisateur et la gestion des connaissances.
L’approche que nous présentons ne se limite pas à un simple exercice de notation via des indicateurs clés de performance (KPI). Elle propose une démarche pédagogique et stratégique pour permettre aux responsables documentaires d’identifier précisément leurs forces et leurs axes d’amélioration. En s’appuyant sur des indicateurs mesurables et des exemples concrets, ce modèle transforme l’évaluation en un outil de pilotage robuste, qui guide l’innovation et favorise une amélioration continue. Ainsi, bibliothèques, archives, centres de documentation et musées peuvent progressivement évoluer vers un modèle global et interconnecté, où le partage des ressources et l’accès au savoir deviennent des réalités tangibles.
En intégrant des indicateurs objectifs et des exemples précis pour chaque variable, notre adaptation de l’échelle de Kardashev offre une méthode didactique et rigoureuse pour mesurer la transformation numérique des lieux documentaires. Cette approche, à la fois technique et « humanisée », ouvre la voie à une meilleure compréhension des enjeux actuels et à la mise en œuvre de stratégies innovantes pour bâtir un véritable écosystème global du savoir. Un clin d’œil sans équivoque en direction des tenanciers théoriciens et praticiens de l’économie de la connaissance, dont il doit nous plaire aussi d’en revendiquer corporativement l’identité. Une discipline de Gestion des connaissances, pour laquelle d’ailleurs, un modèle d’évaluation spécifique, basé sur un diagnostic en cinq étapes, avec 100 KPI de mesure, peut être mis à contribution pour renforcer notre adaptation de Kardashev.


