N° 92 – Science ouverte en réflexions tropicalisées Réponse

La capitale sénégalaise (Dakar) vient d’abriter le « Colloque international sur la science ouverte au Sud : enjeux et perspectives d’une nouvelle dynamique ». Il a été organisé dans le cadre du 75ème anniversaire de l’IRD en collaboration avec le CIRAD et l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Du 23 au 25 octobre 2019, une cinquantaine de participants ont échangé sur l’état des lieux, les enjeux et les perspectives de la science ouverte dans les pays du sud, plus particulièrement ceux de l’Afrique subsaharienne francophone. Un programme très riche qui a permis aux participants de connaître ce concept ou d’enrichir leur connaissance ou perception de l’idéologie et des pratiques qui caractérisent ce mouvement. Il s’agit bien d’un mouvement, car il se veut exister sur le flanc de la toute puissante science classique qui a valu à l’humanité tant de progrès multidisciplinaires à fort impact positif dans son vécu. Une science à vocation certes universaliste, mais dont les canons méthodologiques et de validation de ses découvertes, pris en l’état actuel du système-monde, maintiennent une grande partie de chercheurs issus de continents économiquement défavorisées, dans une sorte de ghetto marqué par une indigence de production scientifique visible en termes quantitatifs, allant même jusqu’à une remise en cause tacite de tout résultat scientifique émanant de cet espace confiné. Un colloque des plus utiles et opportuns pour les parties prenantes issues de l’afro-francophonie subsaharienne (chercheurs, bibliothécaires, documentalistes, etc.), qui ont pu un tant soit peu, partager leur vécu et réflexion, dans une perspective voulue de promouvoir et incarner un nouveau dynamisme en la matière. Au cours des deux plénières, ateliers pratiques, sessions de partage parallèles et session posters, il a été beaucoup question de gestion des données, de dispositifs d’entreposage et d’accès, d’enjeux juridiques, etc., le tout mariné à la sauce « Science ouverte ».

Si on devait retenir une quintessence de ces trois jours de débats et de partage, cela serait résumé par ce qui suit :

  • Il y aurait trois (3) voies de la science ouverte :
  1. les Communs de la connaissance théorisés par les travaux d’Elinor Ostrom (Prix Nobel d’économie en 2009) et Charlotte Hess dans leur ouvrage « Understanding Knowledge as a Commons »
  2. la Science des données et une nouvelle approche en gestion des connaissances mettant en collaboration secteur informatique et producteur et gestion d’information scientifique et technique (notamment d’un point de vue sémantique)
  3. le développement de la science ouverte qui doit être au service de l’innovation de la recherche et de l’économie de la connaissance (exemples : surveillance agro-climatique, suivi des maladies, etc.).
  • Le partage des données de recherche est important et stratégique pour l’Afrique, à l’exemple de la systématique (science pure de classification des taxons) qui est fondamentale pour l’étude de la biodiversité en Afrique.
  • La nécessité d’avoir au niveau gouvernemental des politiques numériques cohérentes tout en étant ambitieuses avec une part importante dédiée aux infrastructures.
  • La science ouverte en Afrique comprise et admise comme science de contribution à la science universelle.
  • La production visible ne représente pas réellement les statistiques courantes et généralement admises.
  • La justice cognitive est fondamentale en ce sens qu’elle valorise mieux la production africaine dans la science, en valorisant la connaissance qui vient du tréfonds de la société, des populations elles-mêmes.
  • La Science ouverte se fonde sur : éthique, équitabilité, transparence, et le développement durable doit prendre en compte cette réalité souvent méconnue et non prise en compte par les canons de la science conventionnelle.
  • La recherche de qualité passe par une formation de qualité.
  • La formation initiale et continue des professionnels de l’information documentaire est fondamentale pour l’appropiation de compétences théoriques et pratiques liées à la galaxie Science ouverte (gestion des données, archives ouvertes, etc.). Les attitudes et postures professionnelles étant très souvent tributaires des aptitudes professionnelles.
  • L’accès à l’Information scientifique et technique (IST) doit être décloisonnée par l’ouverture, par exemple : en contournant les barrières pécuniaires.
  • L’idée que la science devrait être un bien commun est une louable intention, mais demeure très complexe à réaliser et n’est pas simple à ce qu’il paraît, ne serait-ce que par les réalités à la production scientifique elle-même et qu’il faut prendre en compte : production publique, production privée, inégalités entre zones de production au niveau mondial, voire au niveau régional ou sous-régional.
  • Il y a une contradiction permanente qu’il faut aborder avec réalisme pour ne pas tomber dans une forme de naïveté de la science ouverte, ce qui est aussi valable pour le Développement durable.
  • La solidarité entre universités doit être de mise et elle est aujourd’hui encore plus importante avec une nécessité d’adjonction d’une ouverture culturelle qui est absolument indispensable à la science ouverte. Dans un contexte francophone, le mode de diffusion de la science avec domination de l’anglais du point de vue de l’accès, mais pas des contenus eux-mêmes, impacte la carrière des chercheurs (le facteur d’Impact calculé sur la base d’index de citation entraîne un biais négatif notamment pour les chercheurs africains francophones). Penser donc à l’idée de construire un index de citation qui peut être dans la corbeille de la science ouverte et un moyen de collaboration entre structures scientifiques. La solidarité est une identité de la science ouverte.
  • D’un point de vue pratique, un atelier dont il conviendrait de partager quelques éléments est celui lié à la gestion des données d’un projet avec plan de gestion des données (PGD), entrepôtsdata paper. Avec un focus particulier sur le PGD, l’atelier a permis de mieux comprendre l’importance de la gestion des données au cours d’un projet et processus de recherche. Ce plan prend en compte : la nature des données ; leur réalité juridique (copyright, propriété intellectuelle) ; leur documentation par les producteurs eux-mêmes et/ou assistés par d’autres parties prenantes (entre autres Bibliothécaires qui doivent sortir de leur tour d’ivoire et soigner une certaine fracture collaborative avec les chercheurs) ; leur reproductibilité ou non ; la déontologie y liée (anonymisation). Il constitue un cadre de gouvernance pour : garantir une pérennité des données (80% des données sont perdues 20 ans après la publication d’un article) ; informer des bailleurs ; partager avec des organisations de recherche et chercheurs dans un souci collaboratif. La gestion des données en est devenue si fondamentale que s’est développé un mode de publication de ces données sous l’appellation de « Data Papers » qui peuvent ou non accompagner des articles scientifiques en fonction des politiques éditoriales des éditeurs.

Toutes les communications et présentations de ce colloque très riche en interactions et réflexions sont attachées sous forme de lien à la suite de chaque point du programme détaillé.

Invité à faire la communication inaugurale de la session plénière consacrée au “Mouvement de la science ouverte : état des lieux et politiques”, je partage ci-dessous en fin de billet la présentation à la base de cette intervention. Je rappelle dans la foulée et à toutes fins utiles, les réflexions que j’avais mis en partage lors des billets précédents consacrés à l’univers des données, et leur traitement documentaire (description et catalogage notamment) dont la préoccupation doit être encore plus d’actualité pour nous autres bibliothécaires et assimilés qui sommes les facilitateurs naturels de la science ouverte.

N° 89 – L’IFLA tient Le Cap Réponse

opening_wlic2015C’est parti pour la grand-messe des bibliothécaires et assimilés, 81e édition du nom qui se tient cette année en terre africaine d’Afrique du sud, plus précisément dans la partie la plus au sud du continent des origines. Ces premiers jours se passent sous un froid glacial accompagné souvent de fines averses qui parfois, suscitent en soi la question : que suis-je venu faire dans cette galère ? Mais instantanément, ce spleen s’estompe laissant place à l’excitation unique que procure la possibilité de vivre un peu plus sa passion professionnelle avec l’occasion annuelle unique de voir, revoir, découvrir, faire connaissance avec des collègues des cinq coins du monde qui partagent toujours les mêmes normes et standards de travail, souvent les mêmes soucis,  et parfois les mêmes problèmes liés à la gestion des documents de toute nature et sous tout support. Ces documents qui sont notre pâte à pétrir pour donner accès au pain quotidien de l’esprit que sont l’information et à la connaissance. Le congrès de l’IFLA se tient donc au Cap et les bibliothécaires tiennent le cap qu’ils se sont fixés depuis quelques années et qui est matérialisé cette année par le thème général de la conférence : « Des bibliothèques dynamiques : accès, développement et transformation » lui-même arrimé au thème choisi par l’actuelle présidente Sinikka Sipilä : « Bibliothèques fortes, sociétés fortes ». Car le cap dont il est question est bien celui-là, faire comprendre au monde que pour que les sociétés humaines se développent il leur faut un accès régulier et pérenne à l’information et à la connaissance et les bibliothèques sont un outil fondamental pour que cela puisse être, comme l’a d’ailleurs si bien dit la même présidente de l’IFLA : « les bibliothèques ont besoin de créer un lien avec la société civile afin de démontrer leur valeur ajoutée en matière de lutte contre la pauvreté, l’illettrisme, le chômage et l’ignorance,  en mettant un accent particulier sur le développement de la petite enfance, les services pour les jeunes,  la santé des femmes, et le développement économique local ». Déjà l’année dernière la déclaration de Lyon en faisait cas et cela s’est poursuivi cette année avec la déclaration du Cap qui vient d’être endossée par plusieurs officiels de haut rang originaires de treize (13) pays africains. Cela est d’autant plus marquant que le continent africain est celui ou le besoin de renforcer les bibliothèques et leur action se fait le plus sentir. Ce congrès est donc plus que symbolique ne serait-ce que pour cela, mais aussi parce qu’il coïncide avec les objectifs de l’agenda 2030 des Nations Unies dont un des points les plus importants est lié à l’accès a l’information pour le développement arrimé à l’inclusion de cet impératif dans les plans de développement des pays.

Le congrès a donc débuté hier avec les traditionnelles réunions des comités permanents des sections et les caucus géographiques et linguistiques qui sont les lieux pour débattre d’affaires concernant spécifiquement ces entités géographiques et linguistiques. Plus particulièrement je me suis logiquement intéressé aux caucus « Afrique, Asie & Océanie et Amérique latine et les Caraïbes » et « francophone » et par la section Afrique qui s’est elle réunit le lendemain sous la direction de la nouvelle présidente élue cette année et surtout à ma propre section « Maitrise de l’information » en tant que membre de son comité permanent. Cette réunion outre les traditionnels points qui sont débattus a eu un cachet particulier puisque j’y étais choisi par mes pairs pour occuper le poste de chargé de l’information aux cotés de la Présidente et de la secrétaire. Nul meilleur endroit ne pouvait être choisi pour moi que cette terre africaine pour occuper un premier poste « officiel »  à l’IFLA.

Le lendemain 16 août a eu lieu la cérémonie officielle d’ouverture du congrès rehaussée par la présence de plusieurs officiels africains auxquels on peut ajouter la présence de la deuxième dame du Ghana (épouse du vice-président), elle-même bibliothécaire, qui est par ailleurs très active en participant aux différentes réunions professionnelles se tenant sur le continent. Cette cérémonie a été marquée par le discours de la présidente et aussi par la fabuleuse et fascinante prestation de l’artiste sud-africaine Gcina Mhlophe qui, pendant plus d’un quart d’heure, a tenu en haleine l’assistance par une envolée lyrique dont le thème central était un souhait de bienvenue aux délégués faisant en même temps référence à l’Histoire de l’Afrique berceau de l’humanité.

L’autre fait marquant de la journée fut les quatre sessions consacrées au nouveau plan stratégique de l’IFLA 2016-2021 et plus particulièrement celui lié à l’engagement des sections dans la mise en œuvre de ce plan stratégique. Cette session particulière organisée sous forme d’atelier a permis d’acquérir des orientations et des pratiques sur l’élaboration de plan d’actions et plans de communication au niveau des sections pour que ces dernières puissent aligner leurs activités surs les desiderata exprimés dans le draft du plan stratégique qui sera finalisé courant septembre. Cette session a été particulièrement utile aux chargés de l’information qui sont les principales chevilles ouvrières des plans de communication à élaborer au niveau des sections.

Cette journée fut l’occasion d’inaugurer l’exposition consacrée aux différentes compagnies, sociétés, institutions commerciales ou non qui s’activent dans le secteur des bibliothèques et disciplines connexes. Comme chaque année c’est une centaine d’exposants qui sont venus présenter leurs produits et activités et c’est l’endroit idéal pour nouer des contacts, découvrir de nouveaux matériels, équipements, offres documentaires, etc. pouvant être intéressant professionnellement s’entend.

Enfin la journée du 16 août s’est terminée par la traditionnelle réunion des boursiers du Cfibd qui est l’occasion de mieux se connaitre entre boursiers, de discuter sur les activités du comité et de réfléchir sur des orientations futures visant à rendre la politique de celui-ci plus en adéquation avec les mutations et projets de l’IFLA qui impactent forcément sur ses programmes et projets.

Voilà en substance l’économie de ces deux premiers jours de congrès au pays de Mandela, dans une ville du Cap belle à souhait et porteuse de promesses enchanteresses pour la Bibliothèque, une bonne espérance qui sied à merveille au lieu, cette extrême partie méridionale de l’Afrique que découvrit et contourna en 1487 un certain Bartolomeu Dias sur sa route des Indes prometteuses.