Il y a une chose que la physique établit et sur laquelle j’aime m’arrêter, parce qu’elle éclaire mon métier autant que le sien. La matière que nous croyons pleine et solide est, à l’échelle de l’atome, faite presque tout entière de vide. Ce qui donne au monde sa consistance n’est pas une substance qui remplirait l’espace, c’est un ordre invisible, un jeu de relations et de contraintes entre des particules qui, elles-mêmes, ne se confondent jamais. Les physiciens l’expliquent par le principe formulé par Wolfgang Pauli en 1925, selon lequel deux constituants identiques de la matière ne peuvent pas occuper le même état. De cette règle de non-confusion naît la stabilité de tout ce qui nous entoure. Autrement dit, ce qui tient la matière, ce n’est pas ce qui la remplit, c’est ce qui l’organise et la distingue.
Je ne suis pas physicien, et je me garderai bien d’en jouer le rôle. Mais je suis de ceux qui ont passé leur vie professionnelle à organiser des savoirs, à décrire, à classer, à relier, et je ne peux pas entendre une telle idée sans y reconnaître, transposée, une vérité que la documentation et les sciences de l’information n’énoncent jamais assez clairement. La voici sans détour. Ce qui tient un système documentaire, ce n’est pas ce qu’on y voit, ce sont les relations qui organisent ce qu’on y voit. Le reste de ce billet ne fait que dérouler cette intuition et en tirer, je l’espère, quelques conséquences utiles.
Le plein n’est pas ce qui compte
Reprenons ce fil, car il porte plus loin qu’on ne croit. Ce qui vaut pour la matière vaut pour l’information. Un système ne tient pas par la substance qui l’emplit mais par la manière dont ses éléments sont tenus, empêchés de se confondre, obligés de se distribuer. L’essentiel n’est jamais le plein, c’est ce qui organise le plein.
Le système documentaire obéit à la même logique, et l’on gagnerait à cesser de le penser comme un entrepôt. Une bibliothèque, un dépôt d’archives, une base de données, un portail, tout cela paraît fait d’objets, de volumes rangés, de fichiers stockés, de notices empilées. Mais ce qui rend ces objets exploitables n’est jamais l’objet lui-même. Un document isolé, sans description, sans contexte, sans lien vers autre chose que lui, est à peu près aussi inerte qu’un atome sans les champs qui le relient à ses voisins. Ce qui le fait exister comme information, c’est le tissu qui l’entoure ; les métadonnées et quantadonnées qui le décrivent, le structurent, l’administrent, l’analysent ; les référentiels qui l’ancrent ; les langages documentaires qui le classent ; les protocoles qui le font circuler. Autrement dit, la matière visible d’un système documentaire, ce sont les documents. Sa structure réelle, ce sont les relations qui les rendent utilisables. La documentation est un vide plein de relations.
Cette manière de voir a une conséquence directe sur ce que nous appelons la valeur. Nous avons trop longtemps mesuré la richesse d’un service à sa masse, au nombre de ses volumes, à la taille de ses fonds, comme si accumuler suffisait. Or accumuler n’est rien si les forces de cohésion manquent. Un fonds mal décrit, mal indexé, mal relié, est un fonds qui se disperse, un savoir qui retourne au silence. Le travail documentaire n’est pas d’abord un travail de stockage, c’est un travail de liaison, et c’est aussi pour cela qu’il est si souvent invisible, comme le sont les champs qui tiennent la matière.
Pauli, ou l’interdiction qui structure
Reste que dire cela ne suffit pas encore, et j’en viens maintenant à ce qui m’a le plus retenu, le principe d’exclusion, parce qu’il dit quelque chose que l’analogie facile manque presque toujours. On aime répéter que tout est lié, que l’information est relation, et c’est vrai, mais c’est insuffisant. Un système ne tient pas seulement parce que ses éléments sont reliés, il tient aussi parce que ses éléments refusent de se confondre. Pauli n’est pas une force d’attraction, c’est une interdiction de coïncidence, et cette interdiction est structurante.
Transposons. Dans une chaîne documentaire bien pensée, chaque couche garde une fonction propre qu’aucune autre ne peut occuper sans perte. La notice bibliographique décrit, elle ne résume pas. Le résumé oriente, il n’indexe pas. L’index donne accès, il ne conserve pas. Le référentiel d’autorité fixe une identité, il ne raconte pas. Le jour où deux de ces couches se recouvrent exactement, où l’on demande à l’index de faire office de description ou à la cote de tenir lieu de sens, le système ne devient pas plus riche, il devient redondant, puis confus, puis inefficace. La solidité informationnelle exige des rôles différenciés autant que des liens. Elle réclame de la cohésion, et elle réclame de la non-confusion. Ce sont deux exigences distinctes, et la seconde est celle qu’on oublie.
Je vois là une lecture assez juste de bien des dérives que nous connaissons. La tentation permanente d’aplatir toutes les couches en une seule, sous prétexte de simplicité ou d’économie, produit exactement l’effondrement que le principe de Pauli, dans son domaine, interdit à la matière. Un métier documentaire absorbé sans reconfiguration dans un autre, une fonction d’archivage dissoute dans une simple gestion de fichiers, une médiation humaine remplacée sans reste par un automatisme, tout cela relève de la même faute, la confusion des états. Et ces effondrements coûtent cher, car ce qui s’effondre alors, ce n’est pas une abstraction, c’est la capacité même d’un savoir à rester accessible.
Je précise, en honnête homme, que l’analogie a sa limite, et qu’il faut la tenir à sa place. Le principe de Pauli est une loi physique, inflexible, tandis que l’organisation documentaire relève de choix humains, techniques et institutionnels. Nous ne subissons pas la différenciation des rôles, nous la décidons, nous pouvons y faillir, et c’est précisément parce qu’elle n’a rien d’automatique qu’il faut la penser et la défendre. L’analogie n’est pas une preuve, elle est un révélateur. Elle éclaire ce que nous devrions vouloir.
La transdisciplinarité comme écologie de l’information
Cette limite admise, la physique m’offre encore une leçon, plus discrète que les précédentes. Si la matière est faite de relations et de contraintes, aucune particule ne se suffit, et pourtant chacune garde son identité. On peut lire ainsi la transdisciplinarité, qui est le vrai régime des sciences de l’information. L’information y agit comme une matière première commune à des disciplines qui, sans elle, s’ignoreraient, et le documentaliste travaille moins dans une discipline qu’entre les disciplines, à l’endroit où elles échangent.
Mais la transdisciplinarité bien comprise n’efface pas les disciplines, de même que la cohésion de la matière n’abolit pas la distinction des particules. Elle les fait coexister sans qu’aucune prétende tout expliquer seule. Un service de documentation qui fonctionne ressemble alors moins à un magasin qu’à un champ stabilisateur, un dispositif qui empêche les savoirs de se disperser, qui ménage la rencontre entre des domaines qui n’ont pas le même vocabulaire, et qui crée les conditions de l’accès et de la réutilisation. Sa réussite se mesure à quelque chose de paradoxal, elle se mesure à ce qui ne se voit pas, à la dispersion qui n’a pas eu lieu, à la connexion qui a tenu.
De l’analogie à l’action, et pourquoi cela compte pour nous
Jusqu’ici j’ai raisonné en théoricien, et une belle analogie qui ne débouche sur rien n’est qu’un ornement dont je me méfie. Il faut donc demander ce que cette manière de penser change dans la pratique, et je crois qu’elle change beaucoup, singulièrement pour nos institutions africaines et pour les objectifs qu’elles se sont donnés.
Prenons les choses par le concret. Faire de l’information une infrastructure relationnelle plutôt qu’un stock, c’est adopter des principes qui portent aujourd’hui un nom, les principes FAIR, selon lesquels une donnée doit être facile à trouver, accessible, interopérable et réutilisable. On remarquera que trois de ces quatre qualités sont des propriétés de relation, pas des propriétés de l’objet. Une donnée n’est trouvable que reliée à des index, interopérable que reliée à des vocabulaires partagés, réutilisable que reliée à un contexte qui en autorise la reprise. FAIR n’est rien d’autre, au fond, que la formalisation opérationnelle de l’idée que le document ne tient que par ses liens. C’est notre principe de cohésion, écrit en langage de politique publique.
Ce n’est pas une préoccupation lointaine. La communauté scientifique africaine a fait le constat, désormais bien documenté, que ses acteurs travaillent trop souvent isolés, dans des systèmes qui ne se parlent pas, et que cette fragmentation freine la production de connaissances utiles au développement. L’Agenda 2063 de l’Union africaine et les objectifs de développement durable supposent, pour être servis par la donnée, des infrastructures d’information capables de faire coopérer des institutions, des pays et des disciplines. Or on ne coopère pas en accumulant chacun dans son coin, on coopère en reliant, et l’on ne relie qu’à la condition de partager des normes, des référentiels, des identifiants et des protocoles d’échange. Le vieux geste documentaire, décrire, normaliser, indexer, relier, se révèle ainsi être une brique très concrète de la souveraineté et du développement, pour peu qu’on cesse de le tenir pour une routine subalterne.
La leçon de Pauli garde ici toute sa portée pratique, et même sa portée politique. Interopérer n’est pas fusionner. Faire dialoguer des systèmes ne veut pas dire les aplatir en un modèle unique décidé ailleurs, où nos réalités seraient dissoutes dans des catégories qui ne les nomment pas. La bonne interopérabilité relie sans confondre, elle laisse à chaque acteur son identité, à chaque discipline son vocabulaire, à chaque mémoire sa singularité, tout en rendant possible l’échange. C’est la différence, décisive, entre une intégration qui émancipe et une absorption qui efface. Pour un continent dont les savoirs ont trop souvent été décrits selon les catégories d’autrui, cette exigence de relier sans se dissoudre n’est pas une finesse technique, c’est une condition de dignité.
Ce qui organise le plein
J’en reviens, pour finir, au constat qui ouvrait ce billet. Si la matière elle-même ne tient pas par ce qui l’emplit mais par l’ordre qui la relie et la distingue, alors la documentation peut cesser de rougir de son objet apparemment modeste. Elle dit, à sa manière et sur son propre terrain, la même chose. Ses documents sont le plein visible, ses relations sont la structure réelle, et son art consiste à entretenir des forces de cohésion sans jamais laisser les fonctions se confondre. Le prochain qui vous dira qu’une bibliothèque ou un service d’archives, c’est un lieu où l’on entrepose des choses, vous saurez quoi lui répondre. On n’y entrepose rien. On y tient ensemble, à distance juste, des savoirs qui sans cela retourneraient au silence. Et cette tâche discrète, invisible comme l’ordre qui tient la matière, est peut-être l’une des plus nécessaires qui soient à une société qui veut comprendre et se développer.



