« Chaque enfant mérite de bénéficier d’un projet de bibliothèque scolaire » est une phrase qui clôt la version Poster, donc abrégée, du Manifeste IFLA-UNESCO pour la bibliothèque scolaire dans sa version 2025, que j’ai lu avec une attention particulière, et pas seulement professionnelle. Une phrase qui interpelle par sa pure vérité. Je sais aussi ce que ça coûte à dire dans un collège d’enseignement moyen où dix-huit salles accueillent onze cents élèves et où la question du jour est de savoir si les tables tiendront jusqu’en fin d’année scolaire. Alors autant commencer par où je viens.
Le professeur qui gardait la clé
J’ai été un usager assidu de la bibliothèque de mon collège dans les premières lueurs des années 80. Ce n’était pas une bibliothèque au sens où l’entend le manifeste. C’était une salle, des étagères en bois, quelques centaines de volumes dépareillés, un ventilateur qui marchait quand le courant voulait bien, et un professeur qui en avait la charge en plus de ses heures de cours. Sénior Sène (maître d’espagnol) ouvrait à des moments qu’il choisissait lui-même, souvent entre midi et deux ou en fin de journée, parfois le mercredi. Il tenait un cahier où l’on inscrivait son nom, le titre emprunté, la date. On lui rendait le livre en main propre et il vérifiait qu’aucune page ne manquait, ce qui était une manière de nous dire que ces choses avaient de la valeur.
Personne ne l’avait formé à cela. Il n’avait pas de statut de bibliothécaire, pas de budget, pas de logiciel, pas de plan de classement digne de ce nom. Il avait le goût des livres et il avait décidé que ce goût devait servir à quelqu’un. Je lui dois une part de ce que je suis devenu. Pas seulement la lecture, l’écriture. L’envie d’écrire ne m’est pas tombée dessus à l’université, elle a commencé là, dans cette pièce, quand j’ai compris qu’un texte était fabriqué par une main et que cette main aurait pu être la mienne. Les gens qui écrivent ont presque tous une salle comme celle-là dans leur histoire. On ne les compte ni ne les conte jamais dans leur histoire de vie.
Je raconte cela parce que le manifeste, en énonçant ce que doit être une bibliothèque scolaire, décrit un idéal que nous n’atteindrons pas demain, et que pendant ce temps des professeurs continuent, peut-être encore, de garder des clés. La question n’est pas de savoir s’ils sont conformes aux normes du métier. Elle est de savoir comment on les outille.
Ce que le manifeste ne dit pas
Le texte de 2025 est bon. Il a le mérite de parler de projet de bibliothèque scolaire plutôt que de local, ce qui déplace la discussion du meuble vers le service. Il insiste sur le professionnel qualifié, sur l’accès égalitaire, sur les littératies évolutives, sur le financement adéquat et durable. Il renvoie à la Déclaration universelle des droits de l’homme, à la Convention relative aux droits de l’enfant et à l’Objectif 4 de développement durable. Tout cela se tient.
Mais un manifeste qui s’adresse au monde entier finit toujours par écrire pour ceux qui ont déjà presque tout. Voici ce que j’aurais aimé y trouver.
Aucun seuil. Le texte réclame un financement adéquat sans jamais dire ce qu’adéquat veut dire. Combien de mètres carrés pour combien d’élèves, combien de documents par élève, combien d’heures d’ouverture hebdomadaires, quelle part du budget de l’établissement ? Les Recommandations de l’IFLA pour la bibliothèque scolaire avancent quelques repères, mais le manifeste, qui est le document que liront des décideurs, dont des ministres, reste dans le qualitatif. Or un ministère ne budgète pas un adjectif. Chez nous, une norme minimale opposable vaut mieux qu’une belle phrase, parce qu’elle transforme une intention en ligne budgétaire et qu’elle permet à un chef d’établissement de réclamer quelque chose de précis.
Rien sur la langue des collections. Le manifeste cite la langue parmi les motifs de non-discrimination, ce qui est une manière de la traiter comme un risque et non comme une ressource. Dans un collège de Kolda ou de Matam, l’élève de sixième pense en pulaar et lit en français. Une collection entièrement francophone lui demande de franchir deux obstacles à la fois, la langue et le goût. C’est beaucoup pour un enfant de onze ans qu’on veut convaincre de revenir feuilleter un livre hors de ceux de son programme d’apprentissage.
Le manuel scolaire, ensuite, dont il n’est jamais question. En Afrique, le premier document que touche généralement un élève n’est pas un roman, c’est un livre d’arithmétique, ou un syllabaire qu’il peut partager à trois. La gestion du parc de manuels, sa distribution, sa récupération en fin d’année, sa réparation, est un travail documentaire à part entière. C’est même, dans bien des établissements, la seule fonction documentaire qui existe déjà et qui est financée. Le manifeste l’ignore, alors qu’elle offre la meilleure porte d’entrée qui soit pour installer une bibliothèque là où il n’y en a pas.
Rien sur les conditions matérielles réelles. L’électricité intermittente, la poussière saharienne et sahélienne, l’humidité de l’hivernage, les termites, le vol de matériel, la toiture en métal qui transforme la salle en four à quatorze heures. Un texte qui parle de technologies émergentes sans parler d’onduleur ni de panneau solaire parle à d’autres que nous.
Rien sur le temps. Une bibliothèque scolaire qui n’apparaît pas dans l’emploi du temps n’existe que pour les élèves déjà convaincus. Il faudrait dire qu’une heure inscrite à la grille horaire vaut mieux que trois discours sur le plaisir de lire. Certains collèges d’enseignement privé intègrent déjà cela, tout à leur honneur.
La pièce, la table, l’étagère
Je veux insister sur la matérialité du lieu, parce qu’on l’oublie vite dès qu’on parle de projet, de programme et de compétences.
Une bibliothèque scolaire est d’abord une adresse. Un endroit où l’on va, dont on pousse la porte, où l’on baisse la voix sans que personne l’ait demandé. Ce seuil fait un travail que rien ne remplace. Il apprend à un adolescent qu’il existe des espaces dont l’usage n’est pas celui de la cour ni celui de la classe, où l’on ne subit pas un cours et où l’on ne joue pas non plus, où l’on est seul avec quelque chose. Beaucoup d’élèves n’ont chez eux ni table, ni lampe, ni silence. La salle de classe leur impose un rythme collectif. La bibliothèque est la seule pièce de l’établissement où l’on peut travailler à sa propre vitesse. Dans un contexte de rareté, c’est un bien public considérable, et il ne coûte presque rien.
La matérialité, c’est aussi ce que les mains apprennent. Ouvrir un tiroir de fiches (s’il y en a), comprendre qu’une cote est une adresse et pas un numéro arbitraire, retrouver seul un ouvrage à partir d’un mot, remettre un volume à sa place et voir la logique du rayon apparaître d’un coup. J’ai appris à chercher avant d’apprendre à rédiger, et je n’ai jamais cessé de me servir de ce que j’ai compris là. Un enfant qui a manipulé un classement physique comprend ensuite ce qu’est un index, une facette, un descripteur, une requête. Celui qui n’a connu que la barre de recherche d’une page Web croit que l’information est une chose qui vient à lui quand il l’appelle.
Il faut donc défendre la pièce. Une salle de classe désaffectée fait l’affaire. Un conteneur aménagé aussi, il y en a d’excellents. Un préau fermé sur trois côtés, une pièce du bloc administratif, un ancien logement d’instituteur. Ce qui compte, dans l’ordre : une porte qui ferme, des étagères qui ne s’effondrent pas, de la lumière, de l’air, des tables, et quelqu’un dont c’est le travail d’y être. Les coins lecture installés par l’UNICEF et la JICA dans plus de trois cents écoles sénégalaises, avec des nattes, des malles et quelques milliers de manuels, montrent qu’on peut commencer très bas. Vingt-sept mille élèves touchés dans la seule région de Tambacounda avec cinquante coins lecture et quatre-vingt-dix-huit mille élèves impactés dans tout le pays (année 2022), c’est une leçon de méthode. Il faut faire un suivi-évaluation du niveau de ces élèves dans une quinzaine d’années et nul doute que les fruits passeront la promesse des fleurs. On ne construit pas une bibliothèque, on l’installe, puis on la fait grandir.
L’exposé, cette porte d’entrée qu’on n’utilise pas
Si je devais désigner un seul levier pour faire entrer les élèves dans une bibliothèque scolaire, ce serait l’exposé.
Tous les collèges en donnent. Le professeur d’histoire annonce un travail sur la traite atlantique, celui de sciences un exposé sur le paludisme, celui de français une présentation d’auteur. Et que se passe-t-il ? Les élèves recopient trois paragraphes trouvés sur un téléphone partagé, souvent le premier résultat, parfois une réponse d’assistant conversationnel (IA), et rendent un texte qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes. Personne ne leur a jamais montré comment on s’y prend. Ce n’est pas de la paresse, c’est un défaut de formation, et c’est exactement le trou que la bibliothèque scolaire est faite pour combler.
Un responsable de bibliothèque qui prend en charge la préparation des exposés devient indispensable en une saison. Il apprend à décomposer un sujet en questions, à distinguer une source d’un site, à comparer deux versions d’un même fait, à noter d’où vient une information, à reformuler au lieu de recopier, à construire un plan, à parler dix minutes sans lire ses feuilles. Ce sont des compétences d’adulte, et elles s’acquièrent très bien à treize ans. Les professeurs, qui n’ont pas le temps de le faire dans leur programme, sont les premiers à envoyer leurs classes. À partir de là, la bibliothèque cesse d’être un local pour devenir un service.
Le reste vient assez naturellement, à condition de ne pas être trop sérieux. Un club de lecture qui se réunit vraiment et où l’on a le droit de dire qu’un livre est ennuyeux. Un concours de nouvelles avec les textes affichés au mur et une remise de prix devant les parents. Une séance de contes en langues locales un vendredi après-midi, portée par une grand-mère du quartier plutôt que par un professeur. Un journal du collège tiré à cent exemplaires sur la photocopieuse de l’administration. Une collecte de mémoire, où les élèves enregistrent leurs grands-parents sur un téléphone et déposent les fichiers à la bibliothèque, qui les décrit et les conserve. Un tournoi de jeux de société les jours de pluie,…en vacances. Et, très prosaïquement, des prises pour recharger un téléphone, un ventilateur et de l’eau fraîche. Dans un établissement où ces trois choses manquent, elles font plus pour la fréquentation que n’importe quelle affiche sur le plaisir de lire.
L’adolescent est méfiant par construction. Il vient si le lieu lui donne quelque chose qu’il n’a pas ailleurs, s’il n’y est pas surveillé comme en étude, et s’il y rencontre un adulte qui ne le note pas. Ce dernier point est décisif. Le bibliothécaire scolaire est le seul adulte de l’établissement qui peut ne pas attribuer de sanction. C’est une position rare et il faut savoir en jouer.
Les technologies émergentes
Le manifeste parle d’un environnement informationnel en constante évolution et de technologies émergentes qui amènent de nouveaux enjeux.
Nos élèves ont accès à plus d’informations que n’importe quelle génération avant eux, et à moins de méthodes. Le téléphone entre dans les cours de récréation bien avant le livre. Les rumeurs circulent sur WhatsApp à une vitesse que ni les enseignants ni les parents ne maîtrisent. Les IA conversationnelles rédigent des devoirs entiers, avec aplomb et parfois avec des faits inventés. Un élève de troisième qui rend un exposé produit par une intelligence artificielle et qui ne sait pas dire ce qu’il vient d’affirmer a un problème que l’école n’a pas encore nommé et qui dépasse le vocable de tricherie.
C’est là que se joue la valeur de ce métier. Le bibliothécaire scolaire est le seul professionnel de l’établissement dont la fonction consiste à apprendre à douter avec méthode. Vérifier une image en cherchant son origine, remonter à l’auteur d’un texte, distinguer un site institutionnel d’une ferme à contenus, lire une date de publication, comparer deux sources qui se contredisent, citer ce qu’on emprunte. C’est de l’éducation aux médias et à l’information, et cela ne s’apprend pas par osmose. C’est le lieu de la promotion de la « Maîtrise / Culture de l’information » qui est l’objet d’une section au sein de l’IFLA, dans laquelle j’eus l’honneur et le plaisir de servir comme coordonnateur de l’information de son Comité permanent (Standing Committee).
Côté ressources, le numérique règle un problème que le papier ne réglera pas avant longtemps, celui du volume. Un serveur local alimenté par Kiwix met l’intégralité de Wikipédia en français dans une salle sans connexion, sur une machine qui consomme moins qu’une ampoule. African Storybook propose des milliers d’albums illustrés dans des dizaines de langues africaines, libres de droits, téléchargeables et imprimables, ce qui répond directement au manque de lecture en langue première. Les Ideas Box de Bibliothèques Sans Frontières ont montré dans beaucoup de pays qu’un kit papier et numérique fonctionne dans des conditions bien pires que celles de nos collèges. Un vidéoprojecteur d’appoint transforme une salle en amphithéâtre pour quarante élèves. Un panneau solaire et une batterie rendent tout cela indépendant du réseau.
Rien de tout cela ne remplace le lieu ni la personne. Une tablette sans médiateur, c’est un écran de plus. La technologie sert à peupler l’étagère quand le budget d’acquisition n’existe pas, et à donner un terrain d’entraînement à la littératie numérique. Le reste se joue entre un adulte et un élève.
Ce que ça rapporte, et quand : réponse en trois temps.
À court terme, sur une année scolaire, la bibliothèque améliore les travaux rendus, réduit le temps mort entre deux cours, occupe des élèves qui traînaient dehors, offre un abri aux filles qui rentrent tard, et donne aux enseignants un endroit où envoyer une classe quand un collègue est absent. Ce sont de petits gains, ils sont visibles tout de suite, et ce sont eux qui convainquent un principal de collège.
À moyen terme, sur une scolarité, elle installe une habitude et une méthode. La Banque mondiale estimait en 2022 que près de sept enfants sur dix en Afrique subsaharienne sont incapables de lire et de comprendre un texte simple à l’âge de dix ans. On n’inverse pas cela avec des manuels seuls. La lecture s’entretient par la quantité et par le choix, deux choses qu’une classe ne peut pas fournir et qu’une bibliothèque fournit très bien. Un élève qui lit vingt livres qu’il a choisis lui-même entre la sixième et la troisième n’a pas le même rapport à l’écrit qu’un élève qui a lu trois œuvres au programme.
À long terme, c’est la société entière qui change de rapport au savoir. Les bibliothèques universitaires dont je parlais dans le billet 128 attendent des étudiants capables de chercher. Les bibliothèques publiques dont je parlais dans le 129 attendent des adultes qui aient déjà poussé la porte d’une bibliothèque au moins une fois. Notre édition nationale attend un lectorat. Nos administrations attendent des agents qui sachent classer, citer et vérifier. Tout cela se décide au collège, ou ne se décide pas. Un système éducatif qui n’a pas de bibliothèques scolaires fabrique des diplômés qui ne savent pas chercher.
Un métier à (ré)inventer, avec un modèle sous la main
Les Français ont un modèle dont nous ferions bien de nous inspirer sans le copier. Le professeur documentaliste est un enseignant recruté par concours, titulaire d’un CAPES de documentation depuis 1989, membre à part entière de l’équipe pédagogique, responsable du centre de documentation et d’information. La circulaire de 2017 décline sa fonction en trois axes : il enseigne, il organise les ressources de l’établissement, il ouvre l’école sur son environnement. L’APDEN, qui a d’ailleurs traduit le manifeste que nous lisons, défend cette identité enseignante depuis des décennies. L’important n’est pas le titre, c’est l’idée : la personne qui tient la bibliothèque est un pédagogue, pas un gardien.
Voici le modèle standard que je proposerais, avec deux portes d’entrée selon le pays, parce que la situation n’est pas la même partout et qu’un modèle unique se briserait sur cette différence.
La première porte est la nôtre, et c’est sûrement l’une des meilleures. Le Sénégal n’a pas de pénurie de professionnels de l’information, il a l’inverse. L’EBAD forme depuis 1963 des bibliothécaires, archivistes et documentalistes, d’autres établissements s’y sont ajoutés en « Afrofrancophonie » alentour, et il sort chaque année des diplômés qui cherchent un emploi ou en occupent un qui n’a rien à voir avec leur formation. Nous avons donc un vivier de gens déjà qualifiés au traitement documentaire, à la recherche d’information et à la médiation, pendant que des milliers de collèges n’ont personne. Ce gâchis est peut-être qualifié d’absurde et il peut se régler par un acte administratif : créer un corps de bibliothécaires scolaires, recruter sur diplôme professionnel, et compléter par une année de qualification pédagogique à la FASTEF ou dans les centres régionaux de formation, exactement comme on complète la formation académique d’un professeur par sa formation didactique. Le professionnel ainsi formé n’a rien à apprendre de la cote ni du catalogue, il apprend l’école.
La seconde porte vaut pour les pays qui n’ont ni école de métier ni vivier disponible, et ils sont nombreux sur le continent. Là, il faut faire l’inverse : prendre un enseignant titulaire, quelle que soit sa discipline d’origine, le décharger d’une partie de son service, l’affecter à la bibliothèque et lui donner une certification complémentaire en formation continue, en trois modules : traitement documentaire de base, pédagogie de l’information et de la recherche, animation et gestion de projet. Ce n’est pas un poste créé de zéro que personne ne financera, c’est un statut greffé sur un poste existant, et cela reste très supérieur au professeur qui garde la clé sur son temps libre.
Les deux voies doivent aboutir au même métier, et c’est là que se joue l’essentiel. Un référentiel de compétences publié par le ministère, pour que l’inspection sache ce qu’elle vient évaluer. Un service hebdomadaire écrit noir sur blanc, avec des heures d’enseignement en effectif réduit et des heures de gestion, sinon la bibliothèque sera le premier tiroir où l’on prendra des heures quand il manquera un professeur de mathématiques. Une place au conseil de direction, parce qu’une politique documentaire qui ne remonte pas à la table où l’on décide n’est pas une politique. Et une association professionnelle nationale, qui donne un lieu d’échange, une doctrine et une capacité de plaidoyer.
Ce professionnel ferait le travail que fait déjà, sans nom et sans moyens, le professeur qui garde la clé dans des dizaines d’établissements. La différence, c’est qu’il ne dépendrait plus de sa seule bonne volonté et que son remplacement serait prévu.
Atelier d’abord, vitrine ensuite
Reste la question que je me suis posée en écrivant, puisque j’ai décrit la bibliothèque universitaire comme la vitrine de ce que son université sait inventer, et la bibliothèque publique comme celle de ce que la société sait faire. La bibliothèque scolaire est-elle aussi une vitrine ?
Pas d’abord. Elle est un atelier. C’est le lieu où l’on fabrique le lecteur, le chercheur débutant, l’auteur qui s’ignore. Un atelier est sale, bruyant par moments, encombré, on y rate des choses, on recommence. Une vitrine se contemple, un atelier se salit les mains. Si l’on demande à une bibliothèque scolaire d’être présentable avant d’être utile, on obtient ce qu’on voit trop souvent, une belle salle fermée à clé qu’on ouvre le jour de la visite de l’inspecteur, avec des livres sous plastique que personne n’a le droit d’emprunter. J’en ai vu. Ce sont des vitrines parfaites et des ateliers morts.
Cela dit, elle peut devenir une vitrine, à trois conditions que je précise.
Vitrine pour qui : pour les parents d’abord, dont beaucoup ne sont jamais entrés dans l’établissement autrement que pour un bulletin, et qui découvrent là que leur enfant produit quelque chose. Pour la communauté et les autorités locales ensuite, mairie, association de parents, diaspora du village, qui financent plus volontiers ce qu’ils ont vu fonctionner. Pour les élèves eux-mêmes enfin, ce qui est le plus important, car un adolescent dont le texte est affiché au mur avec son nom vient d’apprendre qu’il est un auteur.
Vitrine de quoi : pas des collections. Personne ne se déplace pour regarder des rayonnages. De ce que les élèves produisent : exposés retravaillés, enquêtes de quartier, récits recueillis auprès des anciens, herbiers, cartes, journal, enregistrements sonores, photographies. C’est une production locale, elle n’existe nulle part ailleurs, et elle a une vraie valeur documentaire.
Vitrine comment : par des restitutions publiques régulières et modestes, une exposition par trimestre, une journée portes ouvertes, une émission sur la radio communautaire, un dépôt numérique des meilleurs travaux consultable par les autres établissements. Le principe est le même que celui que je défendais pour la bibliothèque publique. Ce qui est recueilli doit revenir à ceux qui l’ont produit, sous une forme qu’ils peuvent recevoir.
Atelier et vitrine, donc. Mais dans cet ordre, jamais dans l’autre.
Je repense à cette salle et à ce cher professeur Sène au Collège d’enseignement secondaire (CES) de Joal. Il savait sans doute qu’il faisait un métier. Il n’avait ni référentiel, ni budget, ni bibliothécaire du cru à qui parler de ce qu’il faisait. Il ouvrait une porte à l’heure dite et cela a suffi pour qu’un gamin comprenne qu’on pouvait vivre au milieu des textes, se forger, par exemple, un imaginaire saharien avec le recueil de nouvelles « A l’orée du Sahel » de l’auteur mauritanien Youssouf Guèye (1928-1988) qui explore les mystères et traditions mauritaniennes, avec notamment le récit « Le Lac disparu » qui interroge les énigmes géographiques et spirituelles de la région.
Notre travail, aujourd’hui, doit consister à faire en sorte que la prochaine génération d’élèves ne doive plus cela au hasard d’une bonne volonté, mais à une décision qui est à la base toujours politique.


