N° 128 – La bibliothèque, vitrine de ce que l’université sait faire

On a coutume de dire que la bibliothèque est le cœur de l’université, et l’on répète cette phrase avec la tranquillité de ceux qui n’y croient plus tout à fait. On la pense comme un lieu de silence et de conservation, un endroit où l’on vient consulter, réviser, emprunter, un tiers-lieu accueillant que l’on modernise à coups de fauteuils colorés et de prises électriques. Tout cela est vrai et tout cela est insuffisant. Car à force de la définir par ce qu’on y entre chercher, on oublie ce qu’elle pourrait en faire sortir. Je voudrais défendre ici une idée simple et, je crois, féconde. La bibliothèque universitaire n’est pas seulement le lieu où l’on accède au savoir du monde, elle doit devenir le lieu où l’université montre le savoir qu’elle produit elle-même.

L’idée m’est venue d’une discussion entre collègues, en format de messagerie instantanée ou ersatz de communauté de pratiques informelle, et elle a la force des évidences qu’on n’avait jamais formulées. Nos universités abritent des chercheurs qui trouvent, qui inventent, qui publient, et pourtant leurs trouvailles dorment entre les pages d’articles que presque personne ne lit, sinon les comités qui décident des carrières. La découverte est faite, puis elle est enterrée dans une revue ou dans une thèse, et son seul destin visible est de compter comme une ligne dans un dossier de promotion. Il y a là un gâchis que la bibliothèque, mieux que tout autre service, a les moyens de réparer.

Ce que devient la recherche quand personne ne la montre
Regardons les choses en face. La production scientifique africaine souffre d’un mal qui a un nom, l’invisibilité, et ce n’est pas moi qui l’invente, c’est le constat qui a présidé à la création du dépôt institutionnel du CAMES (DICAMES, dont j’eus l’honneur d’être parmi les concepteurs), pensé précisément pour lutter contre la faible accessibilité numérique de la science produite sur le continent. Un travail que l’on ne trouve pas est un travail qui n’existe pas, quelle qu’en soit la qualité. Et l’ironie est cruelle, car nos chercheurs sont souvent évalués, à travers les instances du CAMES, sur des publications dont la visibilité réelle reste faible, si bien que l’effort de toute une carrière se réduit à une performance bibliométrique dont la société, elle, ne voit jamais (presque) rien.

Je pèse mes mots en disant que ce régime est appauvrissant. Il transforme la recherche en monnaie interne, une monnaie qui circule entre pairs, qui permet d’acquérir des grades et des titres, mais qui ne rachète jamais la promesse faite à la cité. Car l’université n’a pas été fondée pour produire des lignes de publication uniquement, elle l’a été pour éclairer et transformer la société qui l’entretient. Quand la trouvaille reste captive de l’article, ce n’est pas seulement le chercheur qu’on prive de reconnaissance, c’est la population entière qu’on prive de ce à quoi son université pourrait lui servir.

La bibliothèque comme atelier de la preuve
Voilà pourquoi je vois dans la bibliothèque autre chose qu’un magasin de documents. Elle est le seul service de l’université qui possède à la fois les compétences de description, les outils de diffusion et la vocation de service public nécessaires pour faire remonter la recherche à la surface. Décrire, indexer, rendre trouvable, relier une production à son auteur et à son institution, tout ce savoir-faire documentaire, que l’on tient trop souvent pour une routine subalterne, est exactement ce qu’exige la mise en visibilité du génie universitaire.

Concrètement, cela dessine un programme. Une bibliothèque peut tenir la vitrine des innovations issues de son université, un espace, physique et numérique, où l’on expose les brevets, les prototypes, les thèses marquantes, les découvertes des laboratoires, non comme des archives mortes mais comme les preuves vivantes d’une intelligence à l’œuvre. Elle peut alimenter le dépôt institutionnel qui donne à chaque publication une existence en accès libre, indexée par les moteurs savants et donc trouvable depuis n’importe où. Elle peut tracer les succès de ses chercheurs hors les murs, les prix, les collaborations, les applications industrielles, et en tenir la mémoire ordonnée plutôt que de les laisser se perdre au fil des communiqués. Ce ne sont pas là des tâches accessoires que l’on ajouterait à ses missions, c’est le prolongement naturel de ce qu’elle sait déjà faire mieux que quiconque.

Capter la découverte avant qu’elle ne refroidisse
Il y a une objection sérieuse à tout ce qui précède, et je préfère l’affronter que la contourner. Pour exposer la recherche, encore faut-il savoir qu’elle existe, et c’est précisément là que le bémol se loge. Le bibliothécaire apprend souvent l’existence d’un travail longtemps après sa production, quand l’article est publié ailleurs, quand la thèse est soutenue et rangée, quand l’innovation a déjà quitté le laboratoire sans laisser d’adresse. Tracer les découvertes après coup est un travail d’archéologue, laborieux et toujours incomplet. Il faut donc renverser la démarche et organiser le captage en amont, au moment où la recherche se conçoit, non des années après qu’elle s’est dispersée.

Le premier levier est le partenariat avec les écoles doctorales et les laboratoires. Rien n’empêche la bibliothèque de nouer une relation régulière avec ces cercles pour connaître, dès leur dépôt, les sujets de thèse et les axes de recherche en cours. Une école doctorale enregistre les sujets, les directeurs, les échéances ; un laboratoire connaît ses programmes et ses projets financés. Que la bibliothèque soit destinataire de ces informations, non pour les contrôler mais pour les accompagner, et elle dispose alors d’une carte vivante de ce qui se prépare, longtemps avant la publication. Elle sait quelles découvertes vont mûrir, elle peut les suivre, s’y préparer, réserver leur place dans la vitrine avant même qu’elles n’existent pleinement.

Le deuxième levier est la systématisation du libre archivage. Le dépôt d’une production dans l’archive institutionnelle ne doit plus dépendre de la bonne volonté d’un chercheur pressé, il doit devenir un réflexe inscrit dans le circuit ordinaire de la vie académique. Cela suppose de l’articuler aux moments où le chercheur a de toute façon affaire à l’institution, la soutenance, l’inscription à une promotion, le rapport d’activité annuel. Le DICAMES a d’ailleurs montré la voie, puisqu’il vise précisément à faciliter la constitution des listes de publications exigées lors des candidatures aux instances d’évaluation, ce qui ferait du dépôt un geste utile au chercheur lui-même plutôt qu’une corvée supplémentaire. Je dois cependant, à la vérité, préciser que cet objectif n’est encore que partiellement atteint, sa mise en œuvre concrète restant incomplète pour diverses raisons. L’exemple vaut donc autant par sa promesse que par le chemin qui reste à parcourir, car il suffirait que ce dépôt soit pleinement reconnu dans le processus d’évaluation pour que l’archivage cesse d’être vécu comme une contrainte. Là est en effet le secret d’un archivage qui tient, non à l’obligation, mais à l’intérêt bien compris, l’archivage qui rend service à celui qui archive.

D’autres dispositifs, plus légers, complètent ce socle. La bibliothèque peut instituer un entretien de dépôt au moment de la soutenance, court moment où le docteur frais émoulu décrit lui-même son apport et signale ce qui, dans son travail, mérite d’être valorisé. Elle peut désigner en son sein des bibliothécaires de liaison, chacun référent d’une faculté ou d’un laboratoire, chargé d’entretenir le contact humain sans lequel aucune procédure ne vit. Elle peut tenir une veille sur les signaux faibles, les prix obtenus, les communications en colloque, les brevets déposés, les financements décrochés, tout ce qui trahit une découverte avant sa publication formelle. Elle peut enfin exploiter les identifiants de chercheur, ces codes pérennes qui rattachent automatiquement une publication à son auteur et à son institution, pour que la production remonte d’elle-même vers l’établissement au lieu qu’on doive la traquer. Aucun de ces gestes n’est hors de portée, et leur vertu commune est de transformer le bibliothécaire en témoin précoce plutôt qu’en historien tardif de la recherche de sa maison.

Faire sortir la science dans la rue
Mais rendre trouvable ne suffit pas, car la trouvabilité ne touche encore que ceux qui cherchent. Il faut aller plus loin et porter la science au-dehors, vers ceux qui ne franchiront jamais le seuil d’un amphithéâtre. C’est le versant que je tiens pour le plus urgent en contexte africain, où tant de nos concitoyens ne perçoivent pas l’université comme un moteur de leur vie quotidienne, faute qu’on leur ait jamais montré le lien.

La bibliothèque peut devenir le lieu qui organise cette traduction. Des expositions qui racontent une découverte dans une langue que tout le monde comprend, des rencontres où un chercheur explique à des lycéens, à des artisans, à des agriculteurs, en quoi son travail les concerne, des animations menées urbi et orbi, dans l’enceinte comme sur les places, pour que la connaissance produite redescende vers la société qui en est la destinataire légitime. La vulgarisation n’est pas un abaissement de la science, c’est l’honneur qu’elle se rend à elle-même en acceptant de servir. Et je ne connais pas de service mieux placé que la bibliothèque pour tenir ce rôle de passeur, elle qui a toujours été, par nature, l’interface entre le savoir et ceux qui le cherchent.

La boutique des sciences, un dispositif à piloter
Cette circulation vers la société gagnerait à ne pas rester une intention généreuse, et il existe un dispositif éprouvé pour lui donner corps. On l’appelle la boutique des sciences, et son principe renverse la logique habituelle. Au lieu que l’université décide seule de ce qui mérite d’être étudié, ce sont les organisations de la société civile, associations, collectifs de quartier, coopératives, qui soumettent une question réelle, un besoin de connaissance né de leur terrain, auquel des étudiants et des chercheurs répondent ensemble. Le concept est né aux Pays-Bas dans les années 1970, d’une initiative d’étudiants qui voulaient aider des riverains inquiets de la qualité de l’eau d’un lac, et il s’est depuis répandu dans une quarantaine de pays.

Ce qui doit nous intéresser, c’est qu’il a été porté jusqu’en Afrique francophone par celle-là même qui a inspiré notre dépôt institutionnel. Florence Piron, anthropologue et éthicienne de l’Université Laval, y avait fondé la boutique des sciences « Accès savoirs« , et elle a œuvré à introduire ce modèle dans les universités africaines et haïtiennes, plus concrètement avec le projet SOHA, en le reliant explicitement à la justice cognitive et à la science ouverte, cette conviction que les savoirs du Nord et du Sud se valent et doivent circuler à égalité. La même pensée qui a nourri le DICAMES a donc nourri cette idée, et les deux se complètent, car l’un rend visible ce que l’université publie tandis que l’autre écoute ce que la société demande. Lire son article détaillé sur la question.

Je vois là un rôle taillé pour la bibliothèque. Elle est déjà l’endroit où la population entre en contact avec l’université sans intimidation, le seuil le plus franchissable de l’institution, et elle possède la culture du service, de l’accueil de la demande et de l’orientation. Faire d’elle le point d’entrée d’une boutique des sciences, le lieu qui recueille les questions du voisinage social, les met en forme, les oriente vers les laboratoires compétents et tient la mémoire des réponses produites, c’est lui confier une fonction systémique qu’aucun autre service n’est aussi bien placé pour assumer. Elle cesse alors d’être seulement la vitrine qui montre, elle devient aussi l’oreille qui reçoit, et l’université se met à respirer dans les deux sens, exposant ses trouvailles d’un côté, accueillant les préoccupations réelles de sa région de l’autre. Pour un continent où l’on reproche parfois à l’université de tourner le dos aux urgences quotidiennes, un tel dispositif, ancré dans la bibliothèque, répondrait à la critique par des actes plutôt que par des discours.

Le ranking, à condition de ne pas s’y perdre
Il y a à cette valorisation un bénéfice que les décideurs entendront peut-être mieux que les arguments de principe. La visibilité organisée de la recherche nourrit directement les indicateurs qui font les classements internationaux. Le classement de Shanghai, le plus scruté d’entre eux, repose pour l’essentiel sur le volume et l’impact des publications, sur les chercheurs très cités, sur la trace mesurable de l’activité scientifique. Or une production que la bibliothèque rend visible, correctement décrite, correctement reliée, correctement indexée, est une production qui se laisse compter et citer, donc qui pèse. Rendre la science trouvable, c’est déjà commencer à la faire compter.

Il faut d’ailleurs bien voir ce que ce constat autorise. La bibliothèque ne figure elle-même dans aucun des critères de ces palmarès, mais elle est l’un des rares services capables d’agir sur ce qu’ils mesurent vraiment, ce qui en fait moins un figurant qu’un levier. Et il existe une voie de contournement que nous aurions tort de négliger, le classement Webometrics, qui n’évalue pas les prix ni la réputation mais la visibilité et la présence en ligne des universités, notamment à travers leurs dépôts ouverts et l’accessibilité de leur production. C’est le terrain où l’action d’une bibliothèque se traduit le plus lisiblement en position gagnée, et il tient une place particulière pour les universités africaines, souvent mieux servies par cette logique de visibilité numérique que par les palmarès fondés sur les prix et la renommée héritée. Là où les classements classiques nous demandent de courir une course pensée pour d’autres, celui-ci récompense exactement ce que nous pouvons maîtriser, rendre notre science accessible et trouvable. Autant emprunter la porte qui nous est ouverte plutôt que de nous épuiser à forcer celles qui nous sont fermées.

Je ne veux pourtant pas vendre le ranking comme un absolu, car ce serait trahir la lucidité que ce blog s’efforce de tenir. Ces classements ont des biais lourds et bien documentés. Ils favorisent les grandes institutions déjà installées, ils reposent sur des bases bibliométriques où la recherche non anglophone reste partiellement invisible, et ils font parfois d’un prix Nobel ancien le juge d’une qualité présente. Une université africaine qui réglerait toute sa stratégie sur ces palmarès courrait le risque de se dissoudre dans des critères pensés ailleurs, pour d’autres, avec d’autres langues et d’autres priorités. La visibilité que je défends n’est donc pas la soumission au classement, c’est la maîtrise de sa propre image. Il s’agit de rendre notre science visible selon nos termes, de la faire exister d’abord pour nos sociétés et nos langues, et de laisser le rayonnement international venir comme une conséquence, non comme une fin. Gagner en visibilité sans se renier, tel est l’équilibre, et il est étroit.

Ce que les décideurs pourraient y gagner
Un tel programme rencontre aussi l’intérêt de ceux qui orientent les politiques d’enseignement supérieur, et l’argument me paraît simple. On attend des universités qu’elles contribuent au développement, et cette contribution existe déjà, mais elle reste largement imperceptible, non qu’elle fasse défaut, mais parce que personne n’a pour mission de la rendre lisible. En devenant la mémoire ordonnée et la vitrine active de l’innovation universitaire, la bibliothèque donne à voir ce qui restait diffus, une image tangible de ce que la recherche apporte à la société.

C’est là que se rejoignent les fils que je tire depuis quelque temps sur ce blog. Faire de l’information une infrastructure qui relie plutôt qu’un stock qui dort, décrire pour rendre trouvable, exposer pour rendre utile, écouter pour rester pertinent, tout cela sert les objectifs de développement durable des Nations Unies et l’Agenda 2063 de l’Union africaine plus sûrement que bien des déclarations. Une recherche visible et à l’écoute est une recherche qui peut être reprise, appliquée, prolongée, une recherche qui entre dans le circuit du progrès au lieu d’en rester à la marge. La bibliothèque qui s’y attelle ne classe plus seulement des documents, elle aide à montrer, concrètement, que l’université travaille pour la société qui l’accueille.

Le savoir qu’on montre
Je reviens, pour finir, à l’image de la vitrine, parce qu’elle dit bien ce que je veux. Une vitrine n’est pas un entrepôt, elle n’est pas non plus une simple fenêtre, elle est le lieu choisi où l’on décide de montrer ce dont on est capable. Une université qui laisse ses découvertes dormir dans des revues confidentielles est un artisan qui cacherait ses plus belles pièces dans une réserve obscure. La bibliothèque lui offre la devanture, et mieux qu’une devanture, un atelier ouvert où l’on voit le travail se faire et les résultats se déployer.

La bibliothèque universitaire classique est certes un lieu où l’on range des livres, mais on n’y range pas seulement le savoir des autres, on y expose, pour qui veut le voir, le savoir que l’université a su créer. Et dans une société qui doute parfois de ce que ses universités lui apportent, ce geste de monstration n’est pas un luxe, c’est peut-être l’une des plus utiles qui soient à qui veut comprendre et se développer.

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