N° 93 – Service documentaire en temps de guerre sanitaire

Cette entame de 3ème décade du XXIe siècle est partie pour être celle qui va révolutionner nos humaines manières de penser, d’agir et de sentir. Ces termes empruntés au fondateur de la méthode sociologique qu’est Emile Durkheim, pour caractériser le fait social qui nous est extérieur et s’impose à nous de manière coercitive, donnant ainsi un sens à notre état de grégarité. Cette tendance instinctive qui nous pousse en tant qu’individu à nous rassembler et à adopter un même comportement, se voit mis à très rude épreuve par les affres d’un microorganisme infectieux, qui nous impose un confinement entre quatre murs et nous expose à une reconsidération de bien de nos certitudes sociétales y compris professionnelles.

En effet la posture professionnelle, sans doute la mieux partagée globalement en ces moments de grande tribulation, est le télétravail qui implique un changement d’attitudes, surtout pour des secteurs d’activité nécessitant un foisonnement d’interactions sociales. Les espaces bibliothéconomiques et documentaires sont concernés au plus haut point, tant ils sont des traits d’union entre le triptyque données-informations-connaissances et ses utilisateurs-consommateurs qui traditionnellement, doivent aller se servir physiquement dans ces officines d’entreposage, de façonnage et de service de denrées nécessaires aux œuvres de l’esprit.

Le confinement empêche cette mécanique d’interaction humaine et mieux encore, coupe le tenant de l’officine documentaire de ses produits de nature physique, qui deviennent des collections orphelines du protecteur et « valorisateur » qu’il est pour elles.

A quoi devrait ressembler une activité de télétravail pour un professionnel des SID et avec quels outils ?

Répondre à cette question nécessite de revenir à quelques concepts apparus dans notre champ disciplinaire au cours de la décennie 90, avec des évolutions au cours des décennies suivantes et qui trouvent toute leur pertinence devant la situation de CoViD-19 actuelle. Une sorte de retour vers le futur !!!

De la  bibliothèque virtuelle (ou centre de documentation virtuel)

Elle est comprise ici comme bibliothèque «sans murs» dont la collection et les services sont mis en réseau et partagés avec les usagers et avec d’autres services (Tellier, 1997). Collections et services virtualisés, devenus conduites professionnelles endémiques, mais qu’il faut raviver et renforcer par l’innovation, étant donné l’exclusivisme qui caractérise la nature conjoncturelle de notre offre professionnelle causée par le CoViD-19. Le traitement des collections et les services au public doivent plus que jamais être intégrés, parce que l’un n’allant pas sans l’autre. Un dispositif de question-réponses, outre le but premier de fournir des informations à l’usager, doit aussi jouer le rôle d’interface pour la demande et la fourniture de documents sous format numérique. Un guichet unique à plusieurs entrées possibles, mais toujours avec point d’orgue, un grand portail documentaire central proposant un accès rapide et efficace à l’information et à des ressources internes comme externes. Rien de nouveau sous les lambris de nos centres de documentation serait-on tenté de dire. Certes oui, mais dans une situation de confinement, un portail devra avoir l’ambition d’aller au-delà d’une routine ronronnante et embrasser de façon holistique tous les états de la vie documentaire (l’existant et l’à concevoir) et éviter à tout prix à l’utilisateur de sentir un vide naît de sa privation d’espace de consultation physique. Il s’agira de substituer au vécu physique un vécu virtuel, non frustrant et tout aussi satisfaisant. Cela s’accompagnera d’une synergie d’actions et d’activités entre professionnels qui doivent aussi se sentir comme au bureau, avec des interactions aussi fluides que possibles. Développer des conditions de travail collaboratif avec un système de communication interpersonnelle efficace.

Des outils

Et si l’on ramenait au goût du jour les réalités de la Bibliothèque 2.0, qui selon moi, siéent à merveille à la situation ambiante ?

Un service documentaire adossé au Web collaboratif et interactif, où l’utilisateur outre créateur de contenu, s’autonomise dans son parcours d’acquisition d’information et de connaissances, mais aidé en cela par le professionnel en amont qui met à sa disposition les commodités pour se sentir à l’aise dans son obligation de vécu virtuel documentaire.

Enrichir ou raviver le portail documentaire de fonctionnalités 2.0

  • Le bon vieux Push incarné notamment par la syndication de contenus (flux ou fils RSS) dont il y a douze ans, jour pour jour, le sujet était exposé sur ce site. J’y partageais déjà le service HUBMED qui permet dorénavant de trouver des ressources documentaires médicales sur le Web, y compris sur la twittosphère. En guise d’exemple, une recherche sur ‘CoViD-19’ renvoie à un millier de références majoritairement composés d’articles en texte intégral, mais aussi de tweets de date de publication très récente (mars-avril 2020).
  • Les comptes sociaux corporatistes, qui ne semblent plus avoir la cote, sur Facebook, Instagram, Twitter, etc., doivent retrouver une pertinence, vu la possibilité d’interaction qu’ils offrent avec les utilisateurs qui sont restés généralement fidèles à ces applications.
  • Les sites de partage de signets qui ont survécu comme Diigo, dont les fonctionnalités de taxonomie et d’annotation offrent une formidable opportunité à centre de documentation de fournir des ressources Web thématiquement organisés.
  • Les réalités virtuelles ou métavers orientés bibliothèque et documentation, à l’exemple de Community Library Island dans Second Life. Un sujet traité dans ce blog il y a bien longtemps et dont le billet peut se lire ou relire ici.
  • Les plateformes de veille et curation qui, selon leur objet spécifique servent à rassembler, évaluer, analyser, indexer, contextualiser, partager des contenus susceptibles d’intéresser nos utilisateurs. Plusieurs éléments d’information sur ces dispositifs sont disponibles ici.

Des postures favorisant l’ouverture et le libre accès

Le confinement est l’occasion de faire de la science ouverte, dans le domaine de la santé cela va sans dire, mais aussi dans tous les champs d’action de la documentation et de tout type, avec des programmes bien définis.

  • Ouvrir les ressources en ligne souscrites par les bibliothèques académiques et de recherche, y compris celles scolaires, comme les ressources éducatives libres.
  • Gérer le savoir et les connaissances sur à la maladie : sélection, traitement et mise à disposition de toutes les productions documentaires issues de l’actualité du Virus (données, documents, témoignages, statistiques, etc.) à l’exemple des ressources Myloft gratuites sur le Covid-19, où encore Google Scholar avec une agrégation de ressources sur le COVID en français émanant de douze (12) grands éditeurs et revues scientifiques.
  • Mettre à contribution les mass media pour la diffusion de ressources éducatives télévisuelles, voire radiophoniques (formelles et informelles), dans une perspective de bibliothéconomie et de documentation communautaire, en privilégiant le partage d’information et de savoir via des canaux adéquats pour atteindre notamment les publics spéciaux (handicapés sensoriels, analphabètes, illettrés, etc.)
  • Mettre à contribution les applications mobiles tels que WhatsApp pour diffuser de l’information, partager des documents, démolir des fakes news, etc.

De l’animation à maintenir

Ce secteur d’activités en bibliothèque est sans doute le plus impacté par le confinement, vu qu’il nécessite un contact de proximité plus marqué avec les clients. Plus difficile à faire aussi, vu la complexité du schéma organisationnel à concevoir et mettre en œuvre. En effet dans un contexte classique d’animation, il arrive très souvent que certaines manifestations ne rencontrent pas le succès espéré, à cause notamment d’un défaut de médiation. Il faudrait donc redoubler d’efforts dans l’élaboration d’un plan de communication efficace utilisant forcément, voire exclusivement, les canaux numériques (mobile, Internet, Web social). L’animation comme lien social à maintenir en tant que composante essentielle de l’écosystème documentaire.

  • formation à distance des utilisateurs sur plein d’aspects les capacitant en fonction de leur identité socioprofessionnelle. Les tutoriels y auront la part-belle, surtout en mode vidéographique (Screencast) accompagné d’une narration audio. Quelques outils peuvent faire l’affaire comme Screencast Capture Lite, ou cette autre compilation de logiciels.
  • conférences : terme générique pour désigner toutes les manifestations conversationnelles avec confrontations d’opinions, discussions sur des questions d’importance, etc.. Elles se déclineront sous forme de Webinaire, outil intéressant pour son caractère interactif offert et les fonctionnalités collaboratives utilisables en interne (réunions de groupe pour personnel en situation de télétravail). Voire quelques disponibilités ici
  • Expositions virtuelles, comme vitrine pour le service d’information documentaire lui-même, ou pour toute autre personne physique ou morale désireuse de diffuser, vulgariser des œuvres. Les outils ne manquent pas là non plus.

La situation vécue, par son caractère exceptionnel, implique donc de nous mettre dans une posture opportuniste. Accepter l’état de fait non pas comme un fatalisme, mais une situation opportune et faite d’opportunités, notamment pour affirmer une position médiationnelle pourvoyeuse de plus-value, grâce à la contribution à l’effort de guerre sanitaire en cours. C’est l’occasion d’élaborer de riches dossiers documentaires sur le CoViD-19, d’assurer une mission d’orientation et de relayage de  l’information en temps réel, comme le dispositif d’information sur la pandémie due au CoViD-19 de l’Université John Hopkins de Baltimore aux USA, de construire des barrières contre la prolifération des infox (fake news) qui sont également dangereux pour nos publics, etc..

Réinventer la bibliothèque en temps de crise avec prise en compte du risque accru de désintermédiation, qui donnerait les pleins pouvoirs à l’utilisateur dans le processus d’accès et de gestion de l’information, sans avoir besoin de passer par nous autres spécialistes. Mettre à profit ces impératifs imposés par le coronavirus, pour instaurer ou booster des programmes de médiation numérique intra et extramuros, avec le Leitmotiv d’être constamment en interaction avec son public à distance, et cela via un lien documentaire indéfectible.

Ci-dessous une contribution personnelle à l’effort de guerre consistant en un petit tutoriel sur l’export de données entre Google Scholar et Zotero par le biais du format BibTex.

Enfin, pour encore appuyer l’adoption et l’adaptation des fonctionnalités du Web à notre pratique documentaire confinée, je remets au goût de l’heure mon concept de Webibliothéconomie exposé il y a quelques années.

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4 commentaires sur “N° 93 – Service documentaire en temps de guerre sanitaire

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