N° 95 – Enjeux de la numérisation en Afrique. 3, Enjeux pratiques

La réflexion sur ces enjeux peut se nourrir de l’application ou de l’adaptation de la méthode QQOQCP[1] qui, à la base, est un outil d’analyse et de résolution de problèmes. Elle est utilisée ici pour avoir une vision d’ensemble périscopique de la réalité pratique de la numérisation dans un environnement de marasme multiforme. En effet, la pratique de la numérisation en contexte périphérique africain est souvent sujette à problèmes, dus au degré de technicité que cela nécessite, aux moyens matériels et financiers à mobiliser, aux procédures à définir en fonction des objectifs identifiés, à l’accès et à la conservation des fichiers numérisés, etc. Il ne s’agit pas ici d’utiliser toutes les questions de la méthode, mais celles qui permettent de donner un poids réel à l’argumentation proposée.

Identification des parties prenantes

Qui seraient les acteurs et actrices concernés pour la prise en charge de cette activité stratégique pour un continent en mal de présence notable dans l’environnement global des échanges numériques? Cette identification est d’une extrême importance, tant ceux qui sont potentiellement intéressés peuvent provenir de tous les secteurs d’activités publics ou privés. Les formes d’actions sont aussi tributaires des rôles à assigner à chaque catégorie de personnes qui intervient, étant entendu qu’une opération de numérisation, comme tout autre projet, est une conjonction d’intelligences allant de la sphère décisionnelle à la réalisation matérielle en passant par l’étape conceptuelle. Elles sont aussi tributaires du caractère des connaissances à numériser, que celles-ci soient sensibles ou non et à l’échelle individuelle, collective, corporative, etc. Il s’agit de mettre en place des modes opératoires qui ne laissent rien au hasard et qui prennent donc en compte toutes les dimensions inhérentes à une opération de ce type.

De la part des décideurs et décideuses

Les autorités africaines au plus haut niveau de responsabilité[2] seront celles qui donnent le blanc-seing après avoir été convaincues de la pertinence de convertir des documents analogiques en documents numériques. Sans cette caution hiérarchique, tout projet de ce type ne peut se faire et c’est là où peuvent se manifester les plus grosses difficultés de mise en œuvre, parce qu’en Afrique ce réflexe d’adoption et d’adaptation du numérique n’est pas acquis d’avance, et ce, depuis l’avènement des technologies de l’information et de la communication (TIC). En effet, dans ces sphères de décision, il est toujours difficile d’apprécier à sa juste mesure le poids économique et social des TIC dans le développement (Loukou 2012). Étant la plupart du temps des ordonnateurs de dépenses, il va s’en dire que la mobilisation et la mise à disposition des ressources financières sont de leur ressort, ressources sans lesquelles il est illusoire de réaliser des projets coûteux comme la numérisation de masse, même si le contexte paupérisé de périphérie doit amener à trouver des solutions peu coûteuses. Dans le secteur public, ces décideurs et décideuses seront identifiables au plus haut niveau des cabinets ministériels, des administrations locales (provinciales ou communales), des directions de sociétés nationales ou encore des directions d’universités ou établissements de recherche de même rang, etc. Dans le secteur privé, ils seront identifiables au plus haut niveau des directions des établissements à vocation lucrative, des organisations interafricaines, y compris les organisations non gouvernementales (ONG), etc.

De la part des opérateurs et opératrices

Au cœur du dispositif d’action se trouvent toutes les ressources humaines compétentes pour concevoir et réaliser techniquement un projet de numérisation. Une fois les autorisations nécessaires acquises, après un plaidoyer quelquefois nécessaire en direction des responsables, il faut qu’une synergie réflexive et active se mette en place entre ceux qui peuvent être considérés comme les gardiens de l’orthodoxie patrimoniale (bibliothécaires, archivistes, muséographes, historiens et historiennes, etc.), les gardiens de l’orthodoxie logicielle (informaticiens et informaticiennes, et praticiens et praticiennes connexes) et les gardiens de l’orthodoxie réglementaire (spécialistes de droit d’auteur, éditeurs et éditrices). Cette synergie d’actions et d’acteurs et d’actrices se fait en fonction de la nature, de la provenance et de la forme des produits à numériser. Ces parties prenantes travaillent ensemble sans hiérarchie stricte. L’accent est mis sur des discussions et des résolutions consensuelles en fonction des compétences des uns et des autres (Lahlou, Nosulenko et Samoylenko 2012). En effet, quoi de plus pertinent, par exemple, que l’élaboration d’un cahier des charges impliquant tous ces acteurs aux caractéristiques propres, dont les énergies fusionnées en synergies ne peuvent que produire un document d’orientation techniquement consensuel, gage de réalisation optimale.

Identification et localisation de la matière et des espaces d’action

Que doit-on numériser?

Pour répondre à cette question qui est relative à l’objet de la numérisation, il convient de reprendre la Charte sur la conservation du patrimoine numérique mentionnant que ce dernier :

[…] se compose de ressources uniques dans les domaines de la connaissance et de l’expression humaine, qu’elles soient d’ordre culturel, éducatif, scientifique et administratif ou qu’elles contiennent des informations techniques, juridiques, médicales ou d’autres sortes, créées numériquement ou converties sous forme numérique à partir de ressources analogiques existantes (UNESCO 2003).

Cette citation donne un aperçu général de ce dont il est question même si certaines épithètes peuvent avoir un caractère ambigu dans le contexte-ci concerné. Si on prend l’exemple des ressources d’ordre scientifique, il est clair que ces dernières existent en Afrique, avec une science africaine qui se déploie essentiellement dans les mémoires, les thèses et les rapports de recherche (Piron et al. 2017), et qu’elles se définissent en conformité avec la normalisation universellement admise. Cette documentation scientifique constitue d’ailleurs celle qui est la plus numérisée en Afrique, avec certains exemples comme les projets Bibliothèques électroniques en partenariat (BEEP), un projet de l’IRD français, Système d’information scientifique et technique (SIST) en Afrique francophone exclusivement et Database of African Theses and Dissertations (DATAD), une plateforme maintenue par l’Association des universités africaines (AAU). Malheureusement, a l’exception de BEEP, les deux autres exemples n’ont de collections accessibles en ligne actuellement. On peut mentionner également le dépôt institutionnel de la Commission économique pour l’Afrique des Nations Unies qui propose des milliers de titres accessibles en ligne et en texte intégral[3]. Un autre volet non moins important concerne les articles et livres scientifiques avec des exemples tels que le projet Africain e-Journals (AEJP), basé à Michigan State University et qui dès le début des années 2000 visait à améliorer l’accessibilité, la visibilité et la viabilité des revues africaines en aidant ces dernières à développer des versions numériques de leurs numéros courants sous format imprimé[4]. Le projet de revues africaines en ligne African Journals Online (AJOL) propose 527 revues provenant de 32 pays (mai 2021) et permet un accès à la recherche publiée en Afrique.

Outre cette documentation imprimée, la science africaine se déploie aussi dans les documents iconographiques constitués de cartes postales anciennes, de photos, de plans architecturaux, etc. À cela, peut s’ajouter une documentation sur la flore locale faite d’herbiers, ou sur la faune constituée d’éléments de tissus biologiques (peaux, os épars, squelettes), d’objets archéologiques terrestres, voire marins, conservés tant bien que mal et qui sont d’un intérêt certain pour la recherche scientifique. Ces ressources à caractère scientifique sont primordiales à prendre en compte dans tout projet de numérisation. En dehors de ce cadre normatif universel, certaines ressources – à priori considérées d’ordre culturel – peuvent et doivent être considérées comme d’ordre « scientifique » parce qu’elles procèdent de connaissances éprouvées, tout au long de leur histoire, par des sociétés africaines et qui ont pour finalité de régler bien des problèmes à caractère individuel ou collectif. Cette incursion dans le champ de ce qui est considéré comme un pan de la science ouverte est capitale pour ne pas exclure des savoirs locaux liés à la santé (pharmacopée et médecine traditionnelle), aux cérémonies rituelles (mariages, funérailles, initiations, scarifications, etc.), aux expressions artistiques plus ou moins chargées d’ésotérisme (danses, musiques et instruments de musique, jouets, jeux de société, arts picturaux, sculptures, etc.) ou encore aux littératures écrites ou orales à vocation éducative (contes, légendes, histoires de vie, etc.). Ceci est d’autant plus important que la frontière entre ces différents savoirs est souvent ténue, tant les interactions fonctionnelles y sont présentes, car, faut-il le rappeler, la culture n’existe que parce qu’elle se réalise dans la personnalité et dans le réseau d’interactions du système social (Rocher 1972).

À côté de ce patrimoine traditionnel par essence, d’autres types de ressources sont concernés par la numérisation : les ressources d’ordre administratif et gouvernemental (état civil, documents de politique, plans de développement, documents statistiques, résultats électoraux, journaux officiels, registres de commerce, actes notariaux, etc.), d’ordre industriel (brevets, produits manufacturés, etc.), d’ordre communicationnel (archives audiovisuelles, philatéliques, publicitaires, journaux et magazines), d’ordre éducationnel (épreuves d’examen, syllabus), etc. L’Afrique est ainsi un champ en friche sur le plan des trésors documentaires à trouver et à vulgariser. Le travail est déjà entamé notamment, avec les bibliothèques universitaires qui s’inscrivent depuis une dizaine d’années dans la mise en place de bibliothèques numériques axées sur les thèses et les mémoires pour satisfaire la perspicacité inventive du chercheur (Ki-Zerbo 1979, 8).

Dans la foulée des indépendances acquises, la plupart des États ont réussi le pari de la production intellectuelle pour soutenir leurs projets de gouvernements. Cette documentation constitue leur mémoire politique, un patrimoine qui doit être la source d’inspiration des projets actuels et futurs (Diouf 2017, 19). Le défi est aussi de repérer et d’identifier toute cette manne documentaire de type administratif, commercial, industriel éparse et dispersée, donc « souterraine » et qualifiée de littérature grise, afin d’en sélectionner celle qui est digne d’intérêt et de la transformer numériquement. Ce travail capital de préparation et de sélection ne peut se faire que par une mise à contribution d’une expertise incarnée par les spécialistes de l’information documentaire au sein même de ces espaces, où ils ne jouissent pas toujours d’un regard attentionné de la part des décideurs et décideuses publics comme privés. La gestion documentaire est au cœur du développement et il est temps de mettre fin au chômage massif de cette catégorie socioprofessionnelle en charge d’administrer les connaissances de tous âges. Il s’agit bien de connaissances qui peuvent aussi se vêtir d’informel, car empruntant des canaux de production et de diffusion différents de la documentation formelle précédemment citée.

En plus du patrimoine documentaire, le deuxième sillon du champ en friche concerne le patrimoine oral. Ce dernier est composé de trésors enfouis dans les mémoires individuelles et dans les silos culturels régis pas des codes de transmission cognitive spécifiques, avec une grande part due à l’oralité, une tradition orale qui est de loin la source historique la plus intime, la plus succulente, la mieux nourrie de la sève d’authenticité (Ki-Zerbo 1979, 8). C’est dans ce sillon sans doute que se rencontre la part la plus importante du réservoir documentaire africain, celui non reconnu comme scientifiquement valable, mais qui pourtant régit la vie sociale depuis des lustres. Si l’acupuncture chinoise et le bouddhisme himalayen ont pu s’universaliser, et donc, se légitimer, c’est grâce à une attitude de fixation dans le temps et de recours continus à cette mémoire que rien, au départ, ne prédisposait à la mondialisation. Il s’agit d’adopter la même posture en Afrique et de construire tout un vade-mecum de procédures et d’actions pour réaliser cet impératif de fixation et de recours continu. En d’autres termes, il faut arrimer au numérique, la substance des concepts de tradition vivante (Ba 1979), de littérature écrite d’expression endophone (Maalu-Bungi 2006, 240) et surtout de « parole écrite » ou non écrite, tant la tradition orale apparaît comme le conservatoire et le vecteur du capital de créations socio-culturelles accumulé par les peuples réputés sans écriture (Ki-Zerbo 1979, 8). Les espaces d’exercices de recueil pour la fixation seront donc forcément les zones rurales géographiquement identifiables, mais aussi les zones urbaines où les regroupements corporatistes, artistiques, ethniques mettent en interaction les vieux et les personnes moins âgées. À cela viennent s’ajouter toutes les mémoires technologiques analogiques qui « peuplent » les espaces de presse radiophonique et audiovisuelle et qui peuvent jouer le rôle de raccourci pour accéder à des ressources jadis intangibles et dont les auteurs et auteures ont disparu. L’Afrique regorge de tels trésors audiovisuels qu’il urge de numériser pour pérenniser leur accès. Cela permettra de contourner l’obstacle de l’obsolescence des appareils de consultation de ces contenus majoritairement sur bande magnétique, mais aussi en anticipant la dégradation de ces supports.

Il est enfin un sillon encore plus urgent à prendre en charge, celui des vestiges immobiles. Sujets aux œuvres érosives de la nature et dégradations humainement provoquées, des pans de l’histoire et de la préhistoire africaine disparaissent petit à petit de l’horizon pour les générations futures.Il s’agit pêle-mêle d’une sorte d’architecture qu’on peut qualifier de résidentielle (habitats), de religieuse (autels animistes) ou encore de funéraire (tumulus) comme en culture ethnique serer du Sénégal (Dupire 1985), qu’il faut impérativement capturer avec les outils technologiques dédiés qui sont disponibles maintenant. Il n’est même pas besoin de faire référence aux monuments colossaux de la vallée du Nil ou encore aux ruines de Grand Zimbabwe (cf. image de droite ci-dessous), pour montrer l’importance qu’ont ces vestiges immobiles dans la construction d’une mentalité décomplexée en Afrique. Les numériser actuellement avec des technologies de plus en plus avancées comme la 3D permettrait de mieux les examiner pour, sans doute, en faire ressortir des éléments encore cachés. Il en découlerait peut-être une fin de l’ignorance du problème de nombreuses civilisations africaines se matérialisant par un scandaleux oubli dont elles furent longtemps victimes (Wagret 1955). Tout cela nécessitera, encore une fois, une convergence de vue et d’action entre décideurs et décideuses, et opérateurs et opératrices tels qu’identifiés précédemment, qui permettra de mobiliser des ressources matérielles et par ricochet d’élaborer des schémas d’exécution normativement cadrés.

2 commentaires sur « N° 95 – Enjeux de la numérisation en Afrique. 3, Enjeux pratiques »

    1. Bonjour Pier, j’espère que tu. vas bien. Merci pour cette précision. Il est vrai que je n’avais pas fait la mise a jour de cette information quand j’ai décidé de reprendre in extenso dans ce blog, le chapitre initial publié en 2018. Il est vrai qu’à cette période le lien vers BEEP ne fonctionnait pas. Mea culpa ! J’ai procédé a une rectification de la phrase avec la reformulation qui suit : « Malheureusement, a l’exception de BEEP, les deux autres exemples n’ont de collections accessibles en ligne actuellement ». Bien à toi !

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