N° 90 – De la bibliothéconomie à la « Webibliothéconomie » : évolution ou révolution professionnelle ? 2

Voilà une question à poser à tous les « vieux » professionnels des bibliothèques qui ont passé en moyenne ou plus d’un quart de siècle à arpenter et arranger les rayonnages et autres espaces de conservation qui caractérisent la bibliothèque classique. Ces preux chevaliers d’un « moyen-âge » professionnel qui ont fait vivre les fichiers manuels qui décrivaient et donnaient accès aux trésors cachés dans les méandres rectilignes des magasins de conservation. Ceux-là qui ont donné à la Bibliothéconomie ses lettres de noblesse en la pratiquant aux seules force de leurs mains et de leur esprit, tout en satisfaisant tant bien que mal, et ce depuis l’Antiquité de Callimaque de Cyrène, des générations d’utilisateurs en quête d’informations, de connaissances mais aussi de loisirs pour l’esprit. Ils se sont appliqués la définition de la bibliothéconomie, telle qu’apprise à l’école du métier, et déclinée en ces termes : « Discipline groupant l’ensemble des connaissances et des techniques qu’exige la gestion d’une bibliothèque » (Ortolang : portail lexical /du CNRTL) et dont les bases ont été jetées dès 1627 par Gabriel Naudé et son « Advis pour dresser une bibliothèque« . Cette définition traverse l’histoire et s’applique partout où l’on trouve des collections organisées de livres sous toutes leurs formes. C’est donc un ensemble de pratiques, d’attitudes, mais aussi de réflexions théoriques qui ont fini de rendre la discipline bibliothéconomique digeste scientifiquement s’entend, à tel point qu’elle s’adapte naturellement aux mutations du monde, notamment technologiques. L’ordinateur sera passé par là, modifiant les compétences des bibliothécaires et leur rapport aux documents qu’ils gèrent et aux utilisateurs qu’ils servent. Ce passage à une bibliothéconomie technologique est devenu tellement banal pour les « jeunes » bibliothécaires qu’il leur est sans doute difficile de mesurer le cap franchi dans la praxis bibliothéconomique dont la figure principale est ce que j’appelle la « Webibliothéconomie ».

Catalogue manuel/Gabon.Bibliothèque nationale

Catalogue manuel/Gabon.Bibliothèque nationale

Qu’entends-je par-là ?

Une Bibliothéconomie adaptée, intégrée, appliquée au Web ou plus simplement utilisant et s’appropriant les usages et technologies du Web. Le Web est une émanation de l’informatique proprement dite qui est, elle, présente depuis assez longtemps dans les bibliothèques où on parlait déjà dans les années soixante  de l’informatique documentaire axée principalement sur la recherche de documents et évoluant au fil des ans vers leur gestion, leur organisation, leur production et leur diffusion.  Cette dernière tâche a été rendue optimale avec l’utilisation du Web, génialement inventé au début des années 90 dans un bureau situé sous la bibliothèque du CERN à Genève (lieu ne pouvait être mieux choisi). Du génie dans le Web c’est une lapalissade que de l’affirmer, ne serait-ce qu’en faisant référence à son déterminant essentiel qu’est l’HYPERTEXTE qui, bien que caractérisée par de la volatilité et de l’immatérialité, est pourvoyeur de spontanéité et de malléabilité dans la préhension des documents. Une aubaine qu’a saisie la bibliothéconomie pour se transformer en discipline plus attractive élargissant ses champs du possible et les frontières de sa réalité. Il y a donc une bibliothéconomie d’avant le Web, une avec le Web que nous vivons et peut-être en existera-t-il une autre « post-Web » mais nous n’en sommes pas encore là.

Ordinateur de création du Web

Ordinateur de création du Web

En quoi consiste ma vision de la Webibliothéconomie ?

L’exercice est plus simple à faire quand on compare les fondamentaux de la bibliothéconomie tels qu’appliqués SANS et AVEC le Web.

Une bibliothèque c’est avant tout des documents qu’il faut acquérir après les avoir repérés. Avant le Web, il fallait consulter des répertoires, des catalogues d’éditeurs imprimés et établir ses listes de commandes, ensuite les envoyer par courrier postal au fournisseur pour recevoir en retour et par le même canal une facture pro-forma indiquant les coûts des documents. Avec le Web le repérage se fait en consultant des sites Web d’éditeurs ou de fournisseurs qui proposent des formulaires de commandes au format feuille de calcul où on peut soi-même composer sa commande, avoir au fur et à mesure les coûts d’acquisition en temps réel et enfin passer commande par un simple clic.

Après acquisition et livraison de la commande vient l’étape du traitement matériel et intellectuel. S’il y a encore un bunker de l’activité bibliothéconomique non encore colonisé par le Web, c’est bien celui du traitement matériel ou équipement physique des documents. Il n’en est pas de même pour la description bibliographique, le bulletinage des périodiques et l’indexation qui ont fini de voir jetées aux oubliettes toutes les manifestations du traitement documentaire manuel (fiches en bristol dactylographiées avec ou sans vedettes et cotes, bordereaux de saisie manuelle des premiers logiciels documentaires, fiches Kardex, etc.). Avec le Web, les logiciels documentaires entretemps ayant évolué en SIGB, sont devenus des applications accessibles via les navigateurs. Le catalogage se fait désormais en ligne, il peut être partagé et génère des catalogues en ligne consultables à distance (OPAC), où la magie de l’hypertexte permet des parcours de recherches fluides et extensibles grâce aux liens existant entre les documents qu’ils soient du même catalogue ou de catalogues différents. Des catalogues qu’on peut fédérer à l’échelle d’un pays (Sudoc) ou à l’échelle d’une planète (Worldcat) permettant même par la même occasion l’automatisation des dispositifs d’échange de documents entre structures documentaires, exemple du prêt entre bibliothèques. Des catalogues où les notices peuvent s’enrichir de la version intégrale des documents qu’ils décrivent générant des bibliothèques numériques. Le document devenant téléchargeable et consultable à distance, annihile ainsi des barrières physiques qui ont sans doute causé plein de frustrations à des générations d’usagers des bibliothèques.  Des bibliothèques numériques qui donnent naissance au concept de l’accès libre accroissant notablement le taux de démocratisation du savoir. L’échange de données érigé en vœu pieux aux balbutiements de l’informatique documentaire avec les formats MARC, devient une réalité « palpable » avec des protocoles automatisés qui instaurent un système de vases communicants ou les bibliothèques deviennent en même temps fournisseurs et moissonneurs de données. L’exemple achevé est le protocole OAI-PMH dont l’épine dorsale est sans nul doute le protocole HTTP pour le transfert de l’hypertexte (niveau technique), auquel il faut associer deux autres standards du Web que sont le XML (niveau syntaxique) et le DUBLIN CORE (niveau sémantique). Cet échange de données préfigure l’évolution du Web de documents vers un Web de données (Web sémantique) où ces dernières sont liées entre elles. Une liaison rendant possible la confluence entre bibliothèques et autres disciplines proches dont la matérialisation serait l’intégration des notices bibliographiques avec celles produites par  ces autres disciplines qui créent également des métadonnées sur le Web. Une évolution du web qui impacte aussi la bibliothéconomie classique qui se met en conformité avec cette donne nouvelle en adoptant de nouvelles règles de catalogage (RDA) adaptées au numérique et cela après avoir anticipé par la modélisation conceptuelle dès le début des années 90 (FRBR)

Avec le Web est apparue une nouvelle manière de gérer les usagers et de leur rendre service. Les services de référence virtuels ont fini de prendre leur marque, venant compléter l’offre présentielle faite à ce niveau, avec en plus la possibilité de constituer au fur et à mesure des bases de connaissances (pouvant être collaboratives) alimentées par les réponses fournies aux requêtes adressées et interrogeables via le site Web de la bibliothèque. Vitrine de la bibliothèque, le site Web ou portail documentaire est l’outil de marketing par excellence que les bibliothécaires ont su adapter avec brio pour interagir avec des usagers anonymes ou inscrits à la bibliothèque. Mieux que ne le ferait une brochure classique, un guide de l’utilisateur, un avis placardé sur le tableau d’affichage de la bibliothèque, etc., cet outil Web permet d’atteindre des cibles insoupçonnées. On peut y partager tout un ensemble de services qui concourent à l’animation de la bibliothèque : formation des utilisateurs avec des tutoriels mis à disposition via des applications Web (YouTube, Vimeo,…), actualités de la bibliothèque (fil Twitter), promotion d’évènements (Facebook), liste de nouvelles acquisitions avec vignettes des couvertures des documents (Pinterest), espaces de blog interactifs (biblioblog), etc.. Plusieurs de ces services font référence au Web 2.0 et à la Bibliothèque 2.0 dont il en est l’adaptation au niveau des bibliothèques, un glissement subtil vers cette réalité professionnelle qui est aussi une composante de la Webibliothéconomie.

Alors évolution ou révolution ?

Cela dépend des aptitudes du professionnel selon qu’il soit de la génération dite des « Digital natives » ou celle des « Digital immigrants », car tout dépend de son rapport à l’outil informatique qui véhicule le Web. S’il en est un utilisateur averti et habituel, le passage à la Webibliothéconomie n’aura rien de « dérangeant », vu qu’il s’adaptera naturellement à une nouvelle manière de faire son travail. Une évolution en douceur qui ne serait pas forcément le cas d’un « ancien » de la profession qui tiendrait à ses fondamentaux professionnels teintés d’un certain immobilisme et qui éviterait les manifestations de l’évolution technologique même si celle qui nous concerne est marquée de l’irréversibilité.

“Souvent une évolution est une révolution sans en avoir l’R.” (Pierre-Henri Cami).